BELGISCHE MARITIEME LIGA  vzw.
LIGUE MARITIME BELGE  asbl.

Koninklijke Vereniging - Société Royale

HISTORIEK  HISTORIQUE  HISTORIC

 

 

        Histoire de la ville d'Ostende et du port (VII)

 

Le beau temps ayant permis aux assiégeants d'avancer leurs travaux, Spinola songeait à donner un assaut général. Le sang-froid que ce chef montrait dans le danger, ses aimables allocutions, excitaient le zèle et le courage du soldat ; et comme il payait généreusement, les travailleurs venaient à l'envi lui offrir leurs services. Le siège se poursuit sans relâche. Les Bourguignons et les Belges sont de nouveau les premiers à franchir le canal. Ils attaquent la demi-lune d'Ouest et sont sur le point de faire brèche. Mais la place jette quinze compagnies dans la contrescarpe, braque encore six gros canons sur les carrés, et quatorze qui flanquent sur les approches. Les assiégeants perdent trois cents hommes par jour. D'un autre côté, les batteries du comte de Bucquoi se rétablissent malgré la canonnade incessante du rempart, et font couler comme avant nombre de navires. Pour surcroît d'embarras, bientôt une tempête affreuse vient battre violemment pendant l'espace de cinq jours les fortifications de la vieille ville, y occasion ne des dégâts considérables et détruit les travaux tant à l'est qu'à l'ouest. À l'ouest, elle a emporté tous les corps de garde, renversé l'artillerie d'un fort et une grande partie du Santhil. Elle a aussi fait une large ouverture dans la contrescarpe près du Porc-Épic, ce qui fait que désormais les fossés de la place restent à sec, à marée basse.

De Ghistelles prévoyait bien qu'il serait impossible d'empêcher l'assiégeant d'en venir jusqu'aux remparts. Voulant défendre la place jusqu'à la dernière extrémité, conformément aux intentions des États-Généraux, il la répartit en trois forteresses.

Il fit élever un nouveau rempart qui s'unissait à l'ancien entre les bastions du Sud et du Sud-Ouest et tirant en droite ligne jusqu'au port, qui séparait la neuve de la vieille ville. La partie de ce retranchement qui faisait face au rempart de la place, était flanquée de trois gros bastions, munis de bonne artillerie, auxquels on donna le nom de bastions correspondants du premier rempart. Il y avait de larges et profonds fossés, avec pointes et demi-lunes, en guise de contr' escarpe. L'autre retranchement était à l'orient. H tirait du bastion du Peckel ou deBlankenberghe, à l'occident, d'environ cent vingt pas, et se terminait par un grand et massif bastion régulier. Un autre bastion se rattachait à celui-ci par une courtine, à une distance de cent quarante pas, et s'unissait au bastion du Nord par une autre courtine. Ce dernier retranchement avait aussi comme le premier, son fossé large et profond. C'était le dernier refuge de l'assiégé et qui lui offrit encore les moyens d'obtenir une capitulation honorable.

Au mois de mars 1604, un bruit sourd courut dans la place que Spinola y avait des intelligences, qu'un quartier devait lui en être livré, et que, hormis ceux qui tra­hissaient, toute la garnison serait passée au fil de l'épée. Quoique cette rumeur n'eût aucun fondement, et que personne n'osât s'en avouer l'auteur, elle n'en jeta pas moins de la confusion, du désordre, parmi les assiégés. Des querelles graves eurent lieu à cette occasion ; quelques soldats belges, que des matelots ivres avaient appelés traîtres, tuèrent cinq d'entre eux. Il s'éleva au même moment un grand tumulte que chacun prit pour le signal de la trahison. De Ghistelles lui-même ne sachant à quoi s'en tenir, se mit sous la sauvegarde de quelques compagnies de son propre régiment. Mais cet incident n'eut point d'autres suites et a confiance se rétablit.

Quelques jours plus tard, le 21 mars, vers midi, de Ghistelles se rend au rempart du Sud, où l'on venait d'élever une nouvelle batterie et se montre un instant sur le parapet : reconnu par un mousquetaire du camp espagnol, nommé Gilles Bouchain , Belge, qui naguère avait servi dans son régiment, il est mis en joue, atteint au cœur et meurt sur place. Son corps fut embaumé et transporté à Utrecht pour y être enterré. Ce fut au colonel Loon à lui succéder.

D'après les ordres des Etats-Généraux et du prince Maurice, Loon fit faire une infinité de coupures fortifiées de palissades, aux conte escarpes et bastions, afin que les assiégeants fussent contraints de les gagner pied à pied. La ville, en outre, était entrecoupée d'une multitude de fossés et se trouvait sous eau, au point que la garnison ne pouvait presque plus s'y tenir à sec.

Les progrès de l'armée assiégeante commençaient à donner de sérieuses inquiétudes aux confédérés. Tous les chefs militaires de quelque réputation furent consultés. Les uns proposaient de faire lever le siège, en se portant au camp espagnol avec une forte armée, mais ce moyen présentait tant d'obstacles qu'on dut y renoncer. D'autres donnaient des conseils non moins impossibles à suivre et qui furent également rejetés. Enfin, après de longues et nombreuses délibérations, il fut arrêté qu'on assiégerait l'Écluse, ville qui était aussi d'une grande importance pour les confédérés, à cause de sa position près de la mer. On espérait ainsi forcer l'archiduc à diminuer l'armée d'Ostende et faire traîner le siégé en longueur.

En conséquence de cette décision, le prince Maurice arriva le 25 avril 1604, avec dix-huit mille hommes de troupes à Cadsant, se rendit maitre de tous les forts environnants, bloqua l'Écluse de très près et en fit le siège.
À l'arrivée de Maurice, l'archiduc, en effet, dans la crainte d'une invasion, avait dû affaiblir l'armée assiégeante, au point que tous les travaux chômèrent pendant trois semaines ; et il est probable que si les assiégés avaient mis ce temps à profit, ils seraient parvenus à détruire en peu d'heures les approches espagnoles qui avaient coûté des années de labeur. Mais le gouverneur Loon se renferma dans ses instructions ; il se borna à se fortifier au dedans et à tenir trois mille hommes prêts à faire une sortie décisive lorsqu'apparaîtrait Maurice que l'on attendait. Il se repentit plus tard d'avoir laissé passer une si belle occasion.

Une grande partie des troupes qui avaient été distraites momentanément du camp de l'archiduc était revenue. Les travaux avaient été repris et se poursuivaient avec une nouvelle ardeur. Quatre-vingts pièces de canon battaient sans interruption les remparts qui répondaient avec le même nombre de bouches à feu et avec la même ténacité. Loon eut la jambe emportée d'un boulet, pendant qu'il donnait des ordres, et succomba à sa blessure.

Les colonels Bevry, Rocques, de Raeck et Vanderburcht le remplacèrent provisoirement ; mais à quelques jours de là, Bevry seul fut confirmé dans ce poste important. Une blessure très-grave l'ayant mis dans l'impossibilité d'en exercer les fonctions, ce fut au colonel Berendrecht qu'échut la gloire de lui succéder.

Berendrecht s'attacha à faire naître des obstacles, et s'opposa par tous les moyens en son pouvoir aux travaux des assiégeants. Néanmoins Spinola pressait le siège, approchait chaque jour de la place. Brave de sa personne et affable, ce chef exerçait la plus grande influence sur ses troupes, prêtes à se jeter à corps perdu dans toutes ses entreprises. Les approches étaient dirigées sur trois points. Les Espagnols se portaient sur le ravelin du Porc-épic; les Italiens sur la demi-lune d'Ouest, les Bourguignons avec les Belges convoitaient la demi-lune du Sud-Ouest, pour arriver ensuite chacun aux bastions du rem­part correspondant.

L'émulation était grande parmi ces diverses nations, et faisait faire des prodiges de valeur.

Les Espagnols passèrent les premiers le canal qui séparait les assiégeants de la contr'escarpe, sur toute la ligne d'attaque, et parvinrent à l'aide de galeries souterraines jusqu'à la terrasse extérieure du ravelin, où il y avait plusieurs retranchements palissadés qu'il fallut pénétrer par la sape. La mine vint faciliter l'approche du ravelin. L'assiégé se sentant à l'étroit, opère de ce côté une sortie qui est refoulée avec perte notamment de l'officier qui la commandait. Les Espagnols continuent de saper au milieu d'une pluie de grenades, de cerceaux ardents, de matières inflammables. Sur toute la ligne et particulièrement ici, les combattants se menacent, se défient, sont aux prises pique à pique. Ordre est donné de faire jouer la mine pratiquée dans le ravelin môme. Trois compagnies se tiennent prêtes à monter l'assaut. Afin de donner le change à l'assiégé, le capitaine Decoin avec ses Belges, se porte sur la demi-lune d'Ouest comme s'il voulait s'en emparer ; il est repoussé, le seigneur de Noirmont y perd la vie. En ce moment la mine fait explosion, ouvre une large brèche par laquelle on se précipite, et on se rend maitre du ravelin. Parmi les volontaires blessés dans cet assaut, on remarque deux Belges, Sauveur et Marquigny.

Dès que les Espagnols se furent retranchés au Porc­-Épic, ils lancèrent dans la place une multitude de billets ainsi conçus :
"Tous les fidèles chrétiens, défenseurs et propagateurs de la foi catholique, nommément six mille Espagnols ici présents, engagent ceux d'entre vous surtout qui sont chrétiens à leur rendre la place, car dans le cas contraire ils seront sans miséricorde, vous savez que les Espagnols n'entendent point raillerie. Renoncez à l'espoir que Maurice vous vienne en aide ; nous lui avons coupé tous les chemins, et au cas qu'il vous arriverait plus d'hommes, nous n'aurions qu'à en égorger davantage. Le retard que vous apporterez à vous rendre est le plus grand danger auquel vous êtes exposés ; puisque nous avons résolu de faire de vos corps une digue, pour nous joindre au quartier du comte de Bucquoi. Nous n'avons pas le temps de vous entretenir plus longuement ; vous savez que nous sommes plus sobres de paroles que d'actions.

"Ainsi nous ferons bon quartier à ceux qui se rendront, pourvu que ce soit tôt.

Les Espagnols, défenseurs de la sainte religion catholique.

"Du Porc-Épic, le 14 mai 1604."


Les Français qui combattaient dans la place étaient en grande partie catholiques. Ils virent dans les termes de ces billets, une injure faite à leur nation. Par forme de repré­sailles, ils lancèrent aux Espagnols une infinité de copies de la réponse suivante :
"Aux rodomonts Espagnols",

"À quoi servent ces nouvelles bravades? L'expérience ne vous en a-t-elle pas maintes fois démontré la puérilité ? Nous vous reconnaissons volontiers, mais par pure cour­toisie, experts en théologie et dans l'épluchement des cas de conscience ; mais nous vous déclarons que notre seule ambition, à nous, c'est de combattre en vaillants soldats,et de nous montrer fidèles observateurs, sans bigoterie, de la religion de nos pères qui surent contraindre les vôtres à renier la loi de l'Alchoran. C'est assez-vous dire que nous cesserons plutôt d'être Français que de ne pas vous surpasser en courage autant que vous surpassez en jactance toutes les nations du monde. Que votre nombre soit grand ou petit, ou votre soif de sang insatiable, vos menaces sont plus propres à effrayer de pauvres Indiens désarmés, qu'A inspirer de la crainte à des hommes habitués à vous tenir tête.

"A bon chat, bon rat.

"Les Français combattant à la défense d'Ostende."

Tandis que les Espagnols s'emparaient du Porc-Épic, les Italiens, les Bourguignons et les Belges s'établissaient par les mêmes moyens et avec les mêmes dangers, dans la demi-lune d'Ouest et le ravelin du Sud-Ouest. Désormais on assiégeait le rempart : les Espagnols, le bastion Helmont; les Italiens, le bastion de la porte d'Ouest, les Bourguignons et les Belges, celui du Sud-Ouest dont tous étaient séparés par un large fossé.
Cependant Berendrecht ne perdait pas l'espoir d'être secouru par Maurice. En attendant, il défendait bravement la place, inquiétant les assiégeants par des sorties continuelles, et les empêchant autant qu'il était en son pouvoir d'avancer.
La place recevait en ce moment cinquante-quatre bâtiments de transport avec de nouvelles troupes qui furent bientôt suivis de quarante-deux autres. Ces navires entrèrent en plein jour, tambour battant, enseignes déployées, au milieu du feu des batteries d'Est, qui leur tua plus de cent matelots et soldats. Un jeune soldat, marié depuis peu, qui se tenait sur le pont d'un de ces navires, fut jeté à la mer par le vent d'un boulet ; sa femme, qui se trouvait près de lui , saute à la mer, nage longtemps sous une pluie de projectiles, saisit son mari et le ramène vivant hors de l'eau.

Les assiégeants, maîtres de toute la contrescarpe, avaient la sape en plusieurs endroits dans le rempart. On crut que le moment était arrivé, et qu'il ne fallait plus que quelques efforts pour entrer dans l'entière possession de la place. Un assaut fut ordonné le 5 juin 1604. Il dura huit heures, huit heures de tuerie !

Par trois fois, les assiégeants montent à l'assaut, et par trois fois ils sont repoussés. Les mines qu'ils font jouer leur causent plus de mal qu'aux assiégés. Ils sont contraints de se retirer après avoir eu huit cents hommes de tués et un grand nombre de blessés.

La principale attaque s'était faite au bastion Sud-Ouest. Une mine y avait été cavée ; elle contenait trente tonnes de poudre. Cent cinquante Bourguignons s'étaient tenus prêts à monter par la brèche : deux cents Belges devaient les suivre, et autant d'autres porter des fascines et instruments de sape, se retrancher et combattre.

Tout ayant été ainsi disposé, une poignée d'hommes était allée attirer l'assiégé sur le bastion. L'étincelle avait été communiquée à la fusée, et après une longue attente, comme un tremblement de terre accompagné d'une détonation effroyable, avait dispersé une partie du bastion. La brèche s'était faite principalement à gauche et avait ainsi exposé les approches au canon des nouveaux retranchements de l'assiégé.

Le capitaine de Maisières s'était alors avancé à la droite du bastion, et avant d'y arriver avait perdu un tiers de ses hommes en passant à brûle-pourpoint de plus de quatre cents mousquetaires. Tous s'étaient précipités sur la brèche, s'efforçant sous une pluie de grenades et de matières inflammables d'atteindre le haut du rempart, qui était bravement défendu par des Anglais et des Belges du parti des confédérés. Le combat était devenu furieux, corps à corps. À ce moment était accouru le capitaine d'Amand avec ses Belges, entre autres Dumont et Dumurier, volontaires. D'Amand, presque aussitôt grièvement blessé, avait été emporté par les siens ; et l'enseigne de Glymes, jeune Belge, bouillant de courage, l'ayant remplacé, avait eu peu après les deux cuisses transpercées de plusieurs coups de pique, et avait été à son tour mis hors de combat. Un maître de camp, revêtu de son armure, était monté sur les cadavres qui jonchaient le terrain, jusqu'au sommet du bastion, où il avait excité ses soldats, tandis que des Belges, sous les ordres du capitaine Romar, cherchaient à se retrancher dans la brèche, que balayait sans discontinuer le canon du nouveau rempart. Mais après une lutte des plus acharnées et des efforts inouïs, les assiégeants repoussés plusieurs fois avaient enfin dû se retirer.

Le grand nombre de volontaires qu'il y avait alors au camp avait obligé d'en incorporer une partie dans chaque gros, et comme tous sollicitaient de combattre aux postes les plus périlleux, il fallut qu'on leur déclarât que partout l'honneur était égal.

Avec le capitaine de Maisières marchaient comme volontaires le prince d'Amblise, le marquis de Nelle, le vicomte d'Allignac, les barons de Rousseval et de Thou, etc, Français; le vicomte de Viley , Belge, et quantité de seigneurs allemands, espagnols, italiens. Les volontaires belges de l'Étoile et du Bruey y furent tués.

L'assiégé répara avec une extrême diligence la brèche à la hauteur de douze pieds, et y planta une forte palissade à double rangée.

Il fallut donc songer à un nouvel assaut de ce côté. On ne tarda pas à le donner. Le lendemain, le baron de Balançon et le seigneur de La Malaise parvinrent, après beau­coup d'efforts et une grande perte d'hommes, au point qu'on avait dû abandonner la veille, et s'y retranchèrent solidement. Ils se portèrent de nouveau au bastion, y pratiquèrent une mine qui y occasionna une seconde ouverture. Le capitaine de Villart s'avança alors à la tête de ses Belges, envoyant pour reconnaître la brèche un de ses enseignes, Moreau, qui fut étendu mort d'un coup de mousquet. Un autre enseigne, Eurand, ayant remplacé Moreau dans cette mission périlleuse, rapporta que l'assiégé semblait vouloir défendre le lieu à distance. On résolut alors de se fortifier aussi loin que l'on pourrait. On se porta en avant avec des fascines et des instruments sous la protection des batteries nouvellement établies. L'assiégé se retrancha au sud du bastion  mais le capitaine Bartholomeus qui, un moment après, perdit la vie, le refoula jusqu'à la première coupure d'où une mine le délogea de nouveau. Ce bastion ne fut entièrement occupé par les assiégeants qu'après dix-huit jours de combat opiniâtre. Il coûta la vie à cent trente soldats, une dizaine de chefs, autant de volontaires et deux enseignes belges, Moreau et Duras.

D'un autre côté, les Italiens, sous le chevalier de Melzo, avaient passé le fossé, s'étaient incorporés malgré de fortes sorties de la place dans le bastion d'Ouest, et y avaient fait une mine, qui, dans son explosion, en écarta un énorme pan, et ouvrit une large brèche dans laquelle ils se retranchèrent, après avoir perdu beaucoup d'hommes, plusieurs chefs et les volontaires Massimi, Bondi et Marino.

Le gouverneur Berendrecht, un colonel et plus de trente autres officiers de la place y trouvèrent la mort.

Berendrecht, qu'un coup de feu atteignit au milieu des combattants, et dont il mourut sur la rade de Flessingue, où il se faisait transporter, eut pour successeur le colonel Utenhoven.

Dans ce moment encore, le prince Maurice écrivait de devant l'Écluse, qu'il espérait venir bientôt au secours d'Ostende, et il engageait gouverneur, officiers et soldats, à défendre la place pied à pied.

Les Belges maintenant harcelaient l'assiégé. Un jour, quelques soldats ivres étant allés sur la crête de son retranchement, le provoquer et l'injurier, les confédérés accoururent en masse, les repoussèrent et entrèrent pêle-mêle jusque dans les approches belges. Il s'ensuivit une mêlée épouvantable et des plus meurtrières qu'on eût encore vues en ce siège. On se battit poitrine contre poitrine et avec une sorte de rage. Des mousquetaires, affûtés sur le bastion, décidèrent la retraite des assiégés ; deux cents morts, parmi lesquels les volontaires belges Pimpey et Delahaye, gisaient sur le carreau.

Dans sa retraite, l'assiégé avait fait sauter une mine pratiquée sous un monticule dont on se servait avec avantage pour escarmoucher de loin. Une trentaine de mousquetaires et d'arquebusiers belges : sous les ordres de de Huy, qui l'occupaient en ce moment, y trouvèrent et la mort et leur sépulture.

Les Belges avec les Bourguignons étaient donc arrivés les premiers dans la place, s'y étaient fortifiés et approchaient de la seconde enceinte.

Les Italiens et les Espagnols s'étaient logés par la sape au rempart, et étaient au moment de faire jouer leurs mines. L'assiégé, de son côté, contre-minait partout, forçait souvent les uns et les autres à recommencer, tandis qu'il faisait tomber une averse continuelle de grenades, de matières inflammables et de mitraille lancée par des mortiers braqués quasi verticalement dans leurs travaux.

Les Italiens firent enfin sauter la principale de leurs mines, forte de vingt barils de poudre bien cerclés, qui dispersa tout le bastion, se précipitèrent à l'assaut et après plusieurs heures de combat, refoulèrent l'assiégé jusqu'à la coupure barricadée faite au pied du rempart, et se retranchèrent les seconds dans la place. Une grande croix, plantée au sommet du bastion, annonça que la foi y avait triomphé sur l'hérésie. Il restait seulement de ce bastion une pointe que l'assiégé tenait obstinément, et qui fut renversée par la mine. À cette occasion, dix volontaires anglais s'étant présentés sur la brèche, la pique au poing, pareil nombre de volontaires du côté espagnol accoururent pour les combattre à armes égales. Lorsque la lutte se fut terminée par la mort des combattants, arrivèrent sur le lieu plus de mille hommes de chaque camp qui s'y acharnèrent de plus belle. La bataille finit par la perte totale du bastion et de trois cents morts laissés sur le terrain.

Les Anglais perdirent les capitaines Hemelthon, Askien et Mollies, les lieutenants Goudey et Wilthon, et deux vo­lontaires allemands ; les Italiens nombre d'officiers et les volontaires Comti, Mirobaldo, Rangone et un autre dit Pasquinello.

Le gouverneur Utenhoven y reçut une balle dans le cou, et tomba avec sa lourde armure dans la brèche. Le croyant tué, ses soldats l'en retirèrent par les jambes, sans ménagement. On s'aperçut, un moment après, qu'il n'était que grièvement blessé.

Les Espagnols occupaient enfin la principale partie du Helmont, et s'étaient  mis à l'égal des Belges et des Italiens. Les assiégeants étaient maintenant en possession de tout le rempart depuis le sud-ouest jusqu'au port. Toute cette partie de la place avait été mise sens dessus dessous par les mines, et ressemblait à une montagne bouleversée par un tremblement de terre. Les assiégés en un seul jour en avaient fait jouer sept, dont la moindre était de six tonneaux de poudre. On combattait sous terre à toute outrance, on s'y entre-tuait sans se voir autrement qu'à la lueur des mousquetades. Souvent le feu prenait aux poudres destinées pour la mine, ensevelissait vivants ceux qui s'acharnaient comme des cannibales dans ces cavernes, et faisait sauter en l'air ceux que le hasard avait amenés dessus. Puis les batteries, établies sur les lieux conquis, tiraient sans relâche sur les nouveaux remparts ; on ne laissait pas à l'assiégé le temps de respirer ; on l'inquiétait par des attaques continuelles. S'arracher les uns aux autres les armes du poing, se poignarder, étaient choses si ordinaires, que c'était considéré comme un jeu plutôt que comme trait de vaillance. L'assiégé s'obstinait à la défense de chaque motte de terre avec un admirable courage.


Ce fut à Daniel de Herstein, seigneur de Marquette, capitaine belge, et un des plus renommés de l'époque, à prendre le commandement et la direction des affaires de la déjà si célèbre place d'Ostende. Ce fut aussi à lui d'obtenir une capitulation dont les temps modernes n'offrent point d'exemple.
Dès son arrivée, de Marquette fit faire d'incessantes sorties, qui n'eurent pour unique résultat que la mort d'un grand nombre de braves. Un jour il s'avance, malgré sa jambe de bois, à la tête de cinq cents hommes, en partie Belges ou nouveaux gueux, sur un poste avancé qui prend la fuite, puis se jette sur une batterie de huit grosses pièces qui foudroyait ses retranchements, et s'efforce de monter par les embrasures.

Repoussé d'abord, il revient à la charge, mais il est refoulé de nouveau par les capitaines belges Crocquet de Villart et de Maisières, et des volontaires de leur nation accourus sur le lieu.

Les Espagnols, en ce moment, mettaient le feu à une mine, au Helmont, et la brèche qu'elle occasionna fit découvrir une contre-mine pleine d'Ostendais. Assiégés et assiégeants reçurent aussitôt un renfort d'hommes ; on se rua les uns sur les autres, avec tant de fureur, qu'en moins de cinq minutes plus de cent individus y avaient trouvé la mort. Dix volontaires belges, parmi lesquels on remarque de Beaufort, de May et Balsem, donnèrent, à cette occasion, des preuves d'une grande valeur. N'ayant d'autres armes que leur épée, ils tinrent longtemps en échec l'assiégé, qui était en forces supérieures, et qui enfin fut contraint d'abandonner ses morts, neuf tonnes de poudre, ses instruments et ses armes.

Une autre contre-mine fut découverte entre les Bour­guignons et les Italiens, et éventée à propos par le chevalier de Melzo. Une troisième, vers les Bourguignons, fit explosion quelques moments après et ensevelit l'enseigne belge de Beaufort et trente de sa nation. Une heure plus tard, l'assiégeant prenait sa revanche sur les assiégés avec à peu près le même résultat, tandis que ceux-ci faisaient une forte sortie sur les approches espagnoles dont ils étaient repoussés avec perte.

On était arrivé au mois de juillet. La plate-forme, qui, démantibulée par la canonnade, avait chômé pendant six semaines, avait été réparée et pourvue de ses pièces, et les Bourguignons avec les Belges, les Italiens et les Espagnols, avaient leurs batteries montées. Cinquante-trois canons de gros calibre battaient donc les nouveaux remparts et forçaient l'assiégé à en retirer les siens, hormis ceux qui étaient blindés. Foudroyée par tant d'artillerie à la fois dont les feux convergeaient sur un seul point, désormais le plus vulnérable, la place semblait ne plus pou­voir tenir vingt-quatre heures. Cependant l'assiégé résistait, réparait les brèches, avec un courage et une célérité incroyables, et ne laissait d'autre issue pour arriver jusqu'à lui, que les entrailles de la terre.

Le maitre de camp Anthunez déboucha, à l'aide de galeries souterraines, près d'une demi-lune, et s'en approcha malgré toute résistance. Une mine l'ensevelit avec trente de ses soldats ; il en fut retiré vif, lui quatrième. Presque au même moment une autre mine joua du côté des Italiens qui, avertis à temps, n'eurent que deux hommes tués. Quelques monticules de terre s'élevaient entre le rempart et les nouvelles fortifications dont on tirait avantage ; l'assiégé y avait pratiqué une infinité de petites mines, qui, sautant en temps opportun, faisaient périr des centaines d'assiégeants. Les Espagnols et les Italiens, chacun de leur côté, parvenus au pied de deux demi-lunes, les font sauter par la mine, en chassent l'assiégé et s'y retranchent. Mais un lieutenant français, Labonde, avec soixante hommes, se lance avec impétuosité sur celle qu'il venait d'être forcé d'abandonner, tue une vingtaine d'hommes et contraint les autres à déguerpir. L'enseigne italien, chassé de cette demi-lune qu'il avait prise d'assaut un moment auparavant, revient l'assaillir de nouveau à la tête de cent hommes, mais en est repoussé une seconde fois et revoit une blessure mortelle.

Le lendemain, de Marquette jeta six cents hommes sur les approches italiennes, qui parvinrent à enclouer quelques pièces, mais furent presque aussitôt forcés de reculer devant de nouvelles troupes, laissant beaucoup de morts et emportant sur des piques deux de leurs capitaines grièvement blessés. Les Italiens, poursuivant les assiégés, s'emparèrent de la demi-lune qu'ils avaient dû abandonner la veille, et s'y établirent définitivement.

Pareille sortie avait eu lieu sur les retranchements belges et avait également été repoussée.

Les assiégeants avançaient toujours minant et faisant sauter les obstacles qu'on leur opposait, et les assiégés lançaient continuellement des grenades et matières inflammables, dont les effets paraissaient si étranges, qu'on les attribuait Ia magie la plus noire.

La place recevait du renfort, faisait des sorties, tuait et perdait beaucoup de monde. En neuf jours, elle avait perdu trente-deux de ses plus vaillants capitaines.

La peste et la dysenterie qui y régnaient depuis long­temps, faisaient aussi chaque jour de nombreuses victimes. C'était au point qu'on ne trouvait plus d'espace pour enterrer les morts et qu'on les ensevelissait sous les décombres des maisons. Quant aux cadavres vulgaires, ils étaient entassés pêle-mêle avec les matériaux dans les retranchements sans aucune cérémonie. Si l'on trouvait une place propre à faire une fosse pour le corps de son ami ou de son parent, on la faisait garder par quelques compagnons armés, comme une précieuse possession. De nuit on déterrait les uns pour enterrer les autres.

Au 20 août, la garnison avait appris la reddition de l'Écluse, et avait exprimé sa joie par trois décharges de toute son artillerie, que les navires de la rade avaient répétées.

L'archiduc, dans la crainte de voir arriver Maurice, enseignes déployées, désassiéger Ostende, avait renforcé le camp des bandes d'ordonnance du pays ; c'étaient les compagnies du duc d'Arschot, du prince d'Orange, du comte d'Egmont, du prince de Ligne, du comte de Berlaimont, du comte de Fontenoy, du baron de Barbanson et autres. En outre, il avait fait élever à la hâte quelques fortifications à Blankenberghe et Damme, où Spinola était allé mettre une grande partie de l'armée assiégeante.

Après ces précautions, Spinola était revenu au camp, se promettant de mettre fin au siège à quelque prix que ce pût être.

En conséquence, les travaux, suspendus pendant quelques jours, avaient été repris et se poursuivaient.

On n'avait encore rien gagné sur la vieille ville qui restait entièrement au pouvoir des assiégés. Spinola pensa que le moment était venu d'y pénétrer. C'était l'unique moyen de se rendre maître du port et d'en finir promptement.

Les Allemands étaient nombreux au camp espagnol et n'avaient jusqu'alors été employés qu'à garder quelques tranchées reculées. Leurs chefs avaient souvent réclamé contre cet oubli, mais sans obtenir de réponse favorable.

Le colonel de Lutzenhourg, homme de cœur, et jaloux de la gloire de sa nation comme de la sienne propre, convoqua tous ses officiers et leur communiqua les peines qu'il en ressentait. Il leur tint un discours remarquable, dont nous écarterons l'excès des figures et des comparaisons, tout en lui conservant une partie de ses arguments et une teinte de sa naïveté.

Nous avons pensé, qu'avec une étude de la langue Française actuelle, de Bonours aurait abrégé de moitié et aurait reproduit le discours du chef allemand, de la manière suivante :
" Mes chers compatriotes,

"Je me dispenserais de vous faire connaitre le sujet de mes doléances, si je ne savais que vous êtes autant que moi jaloux de votre honneur et de la gloire de notre nation.

Est-ce à la mauvaise fortune qu'il faut imputer l'inactivité dans laquelle on nous laisse, ou faut-il en accuser la coupable indifférence des chefs qui, antérieurement, ont eu, en ces pays, le commandement des troupes allemandes ?

"Quel rôle jouons-nous dans ce siège fameux dont chaque coup de canon retentit au loin dans le monde comme un événement? Vous le savez, messieurs, celui de pionniers et gens de bagages... Quoi ! sera-t-il dit que le peuple dont César même proclama la valeur, qui abaissa l'orgueil du nom romain, et qui, trop à l'étroit dans les limites de la fertile Europe, se répandit comme un torrent jusqu'aux plus profondes régions de l'Afrique; le peuple qui arrêta dans sa chute le saint-empire, et depuis maintes années met un frein aux exigences ambi­tieuses de la Porte Ottomane; sera-t-il dit que ce peuple, modèle de grandeur et d'autorité chez lui, ne soit bon dans ce camp qu'à servir de nombre et à faire les gros ouvrages.

"Oh ! pourrait me répondre quelque plaisant, rien ne représente mieux une armée de colosses et n'est plus capable de donner l'effroi, que ces régiments d'hommes corpulents et membrus, à barbes épaisses, aux cheveux longs et non peignés, sans autre parfum que la sueur et la poussière des camps et au langage plus que tout autre altier et impérieux. Certes, si tout dépendait des apparences, nous aurions quelque avantage sur les autres ; et nous pourrions alléguer que rien n'est plus imposant qu'une garde allemande, avec ses saies et ses hoquetons bigarrés dans les salles d'entrée des palais royaux. Mais si nous prétendons tirer de là quelque mérite, ne devons-nous pas reconnaître que nous sommes bien inférieurs aux éléphants, chameaux et dromadaires dont la taille et la corpulence excèdent la nôtre, et que beaucoup d'autres animaux ont l'extérieur plus propre à inspirer la crainte, ou se revêtent sans frais , mieux que nous ne saurions le faire avec tous les oripeaux possibles.

"Des choses bien plus essentielles distinguent l'homme de la brute et l'homme de l'homme, et ces choses ne sont pas hors de notre pouvoir, si elles sont dans notre volonté. Bannissons toute vaine jactance et cherchons à nous rendre dignes d'estime par des actes de bravoure. Le champ est vaste et le moment opportun. De par Dieu, osons tout entreprendre ! Craindrions-nous avoir à vaincre plus d'obstacles que les autres ? Non, non ; et à l'égal de l'aigle, n'ayons pour but aucun objet moins lumineux que le soleil. C'est ainsi que nous nous rendrons redoutables.

"Manquons-nous de force et de vigueur? N'est-ce pas au contraire, par ces qualités que nous surpassons les autres nations?... Je ne crois pas qu'aucun de nos soldats ait moins de courage, de hardiesse et de résolution que les autres. Ne l'ont-ils pas déjà prouvé cent fois dans letravail des approches ? On ne vit jamais une plus grande activité que la leur, déployée avec autant de sang-froid au milieu des plus imminents dangers. N'est-ce pas là le caractère distinctif du vrai courage ? Mais, par une fatale erreur, nous ressemblons aux bêtes de somme ; comme elles nous employons tous les jours nos forces, au service d'autrui, et nous n'avons ni la pensée, ni le savoir de nous en servir pour nous affranchir de notre état de servitude. En resterons-nous à ce point ? Et toujours utiles aux autres, n'aurons-nous ni bras ni in­telligence pour nous-mêmes ? Ainsi la postérité dirait Les Bourguignons et les Belges gagnèrent cette partie du rempart ; les Italiens rentrèrent par ici ; les Espagnols avancèrent de ce côté ; là les Irlandais étaient de garde ; plus loin combattaient les volontaires français, anglais, polonais, esclavons, albanais, hongrois, etc.; comment donc! L'Allemagne, celle immense peuplade, manqua seule de toutes les nations de l'Europe, d'envoyer ici des soldats ? On répondra qu'au contraire il y avait grand nombre d'Allemands, mais qu'on ne les employa qu'à piocher, à lier des fascines et autres travaux semblables ce sera là une belle remarque et qui nous placera digne­ment dans l'histoire ! ! Que nous eussions mieux fait de rester chez nous à planter des choux, plutôt que d'être venus de si loin pour si peu de renommée.

"Je ne puis entendre raconter les faits des autres, sans penser qu'on veuille nous taxer de lâcheté. Or, messieurs, je suis d'opinion que sans attendre plus longtemps , nous fassions connaître aux supérieurs de cette armée, que nous nous sentons capables d'acquérir de la gloire, et que nous désirons être mieux utilisés. La con-sidération de nous mettre les derniers à la besogne ne doit pas nous arrêter, ni nous décourager. Ce n'est pas toujours celui qui part le premier de la barrière qui arrive le premier au but. Tel qui commence tard, achève tôt. Une active diligence peut réparer le temps perdu.

"Mais savons-nous si nous n'avons pas trop tardé, et si le silence que nous avons gardé jusqu'à ce jour n'est pas interprété d'une manière injurieuse pour notre honneur. J'en ai déjà entendu parler dans ce sens ; et si je ne savais que vous manquez plutôt d'adresse, au milieu de gens dont vous ignorez les mœurs et la langue, que de courage, je me garderais bien de vous en rien dire. Il n'est que trop vrai, la réputation du nom germain est compromise, et a grandement besoin d'être relevée.

"A moi ne tienne, messieurs, que dès demain nous ne méritions une louange digne de notre nation, ou que nous ne trouvions une belle mort sur le champ de bataille ; car l'homme de guerre qui vit sans l'une, ne saurait, à mon avis, rien plus désirer que l'autre.

Ces paroles, prononcées avec l'accent d'une pénible conviction, et écoulées dans un morne silence, émurent profondément tous ces braves capitaines ; chacun fut atterré de la justesse des allégations de Lutzenbourg, et semblait se décharger d'un poids énorme en maudissant l'apathie des chefs précédents. Tous s'écrièrent : La gloire ou la mort ! ajoutant que leurs soldats ne voulaient rien devoir aux autres.

Spinola était trop brave de sa personne, pour ne pas compatir à la honte que les Allemands ressentaient de leur abandon. Ayant égard à leurs supplications, il leur désigna le Santhil, bastion de la vieille ville, et la principale des fortifications qui restaient à l'assiégé.

En conséquence, le comte de Biglia, les capitaines Praitnau et Schlusshorn, à la tête de leurs compagnies, se portèrent sur ce bastion, et essayèrent d'y pratiquer une mine ; mais comme il était fait de sable fin et coulant, on ne put y établir les cintres qui servent aux allées souterraines, et il fallut recourir à d'autres moyens.

L'ingénieur Targone proposa encore, à cette occasion, une pièce de sa science, dont on n'usa point, parce qu'il fallait trop de temps pour la mettre en œuvre.

Entre-temps, les Allemands s'étaient, dirigés plus avant, et jaloux d'égaler les autres nations, étaient parvenus bravant la mitraille et la mousquetade, à occuper les fascinades et fausses braies, sur la mer, et se frayaient, par la sape, passage dans la vieille ville avec grande perte d'hommes. Ils approchaient d'heure en heure du quai et forçaient l'assiégé à se retirer.

Pressée du sud-ouest au nord-ouest, et canonnée sans relâche par le Grand-Chat et les batteries d'est et d'ouest, la garnison commençait à se trouver dans un état des plus alarmants. De Marquette crut devoir dépêcher au prince Maurice, deux officiers supérieurs pour lui rendre compte de la situation des affaires, et demander des ordres.

Ce même jour, les Espagnols ouvrirent par mine le flanc occidental du nouveau Helmont, et les Italiens firent voler la moitié du nouveau bastion d'Ouest, s'y retranchant malgré toute résistance.

Le 13 septembre tout était prêt pour donner l'assaut au Santhil. À un signal, cinquante mousquetaires et autant de piquiers, portant des grenades, l'escaladent et y jettent la confusion. Aussitôt les Espagnols, suivis de Belges et d'Allemands, ces derniers commandés par les capitaines Schilder et Brenuing, l'attaquent à droite, tandis que les Italiens avec deux cents Belges et autant d'Al­lemands, sous les ordres de Konfinger et Raub, l'assaillissent à gauche. Deux cents autres Belges se tenaient en réserve, prêts à marcher.

Le Santhil était défendu par quatre cent cinquante hommes, sous les ordres du colonel de Saroskerke.

Se voyant attaqué par des forces aussi supérieures, les assiégés opposent une résistance inouïe, lançant force grenades, cerceaux et tonnelets flamboyants, enduits de poix et de soufre ; du plomb fondu, poix, résine et autres mixtions bouillantes, dont ils tiennent des chaudières pleines, et aspergent les assaillants à l'aide de longues cuillers. Plusieurs fois repoussés, les assiégeants s'élancent avec une fureur désespérée et arrivent, la pique au poing, sous cette pluie de projectiles ardents, qui s'attachent à leurs vêtements et les brûlent, au parapet du bastion, où la lutte s'engage corps à corps. Le colonel de Lutzenbourg, ce noble Allemand, se fait remarquer ; partout on le voit à la tête de ses soldats, donnant l'exemple de l'audace. Forcé de battre en retraite, l'assiégé revient avec du renfort et le combat s'anime de plus belle, jusqu'à ce que, refoulé de nouveau, il abandonne le bastion qui reste au pouvoir des Allemands, jonché de quatre cents morts.

Les confédérés y laissèrent le colonel de Saroskerke, un sergent-major, nombre de capitaines. Les assiégeants quinze chefs, dont deux Belges, Desmotte et Vallange.

Les diverses nations, dont l'armée assiégeante était composée, avançaient à l'envi l'une de l'autre, sur toute la ligue d'attaque.

L'assiégé était chassé de toutes les demi-lunes. Les Espagnols en avaient une ; les Italiens et les Belges, chacun deux. On poussait vers le rempart, à travers les explosions souterraines, le feu des batteries et des mousquets, donnant à bout portant, à travers tous les obstacles. Un sergent belge, Arancy, se trouva jeté, par une mine, à plus de cinquante pas en arrière. Des assiégeants et des assiégés étaient lancés vivants, dans le camp l'un de l'autre, où ils étaient recueillis et traités avec humanité.

Les assiégeants, s'étant enfin rendus maîtres de la seconde enceinte, croyaient avoir atteint le terme de leurs maux et n'avoir plus qu'à passer la garnison au fil de l'épée ; mais ils avaient compté sans leur hôte. Un autre retranchement, non moins difficile à prendre que le premier, composé de bons et gros bastions, demi-lunes, avec coupures et palissades, et munis d'artillerie, leur barrait le passage. C'était ce que l'assiégé appelait la nouvelle Troie, mots que, dit-on, les femmes avaient inscrits, avec du galon blanc, sur des drapeaux noirs que l'on voyait flotter à chaque angle de cette nouvelle fortification, d'autant plus redoutable, que ceux qui la défendaient sem­blaient déterminés à s'ensevelir sous ses ruines, plutôt que de la rendre.

Les Allemands occupaient toute la courtine du Nord. Ayant miné le bastion Schottenberg, ils l'avaient dispersé et trois cents hommes étaient montés à l'assaut. Les compagnies françaises de Montesquieu de Roques s'étaient aussitôt présentées sur la brèche ; mais après une lutte opiniâtre, elles avaient été forcées de céder et refoulées jusqu'à la coupure du bastion, d'où les ayant aussi délogées, les Allemands s'étaient établis sur les bastions le Bek-Af, le Menteur et la Table de Moïse. Ils étaient en possession de toute la vieille ville.

La place reçut encore, en ce moment, seize navires fortement maltraités par les batteries d'Est, avec des troupes fraîches et des munitions. Les deux colonels, dépêchés vers Maurice, rentrèrent en même temps et rapportèrent, de la part du prince, qu'il viendrait délivrer Ostende le 8 octobre suivant, si l'on pouvait tenir jusque-là. Mais de Marquette vit avec douleur, qu'une plus longue résistance était chimérique. Les Allemands, qui occupaient toute la vieille ville, pouvaient d'un moment à l'autre, lui tomber sur le dos, et il n'avait pas moins à craindre des approches espagnoles, italiennes et belges, qui se poursuivaient sous terre et devant lesquelles il devait reculer à chaque instant.

Un incident, qui fait honneur au caractère français, donna ici le pas aux Espagnols qui jusqu'alors n'étaient venus qu'en troisième ligne depuis la prise du Porc-Épic. Une contre-mine était prête ; on allait lui communiquer l'étincelle ; Lacase, capitaine français, combattant dans la place, reconnaissant, à la voix, le maitre de camp Anthunez, fit suspendre l'explosion, disant : " Je verrais avec peine ce vieux et brave guerrier, quand même il serait cent fois mon ennemi, mourir aussi misérablement !" Les Espagnols mirent à profit la noble générosité de Lacase pour se porter en avant, et laisser loin derrière eux les autres nations.

Cependant de Marquette chercha de nouveau à s'emparer de la vieille ville, mais quand il voulut faire sauter les mines qui y avaient été pratiquées depuis longtemps, comme une ressource désespérée, il les trouva éventées. Il fit alors un dernier effort : mille hommes, Français, Anglais, Écossais et Frisons, se ruèrent avec impétuosité par trois côtés à la fois, sur les Allemands, qui, ébranlés, fuyaient en désordre, lorsque survint le comte de Biglia qui les tança de la sorte :
" Eh bien ! compagnons, vous repentez-vous sitôt de bien faire , et m'avez-vous attendu tout exprès pour que je fusse, témoin de votre, fuite? Serais-je contraint à l'éternelle honte de votre nom , d'appeler du secours des autres nations qui se maintiennent si bravement à leur poste? De par, Dieu , allez reposer ces bras déjà las de combattre, ou plutôt allez vous ensevelir tout vifs sous ces monceaux de terre, si vous ne tenez à honneur de faire face à l'ennemi, et de ce pas rechasser avec moi ceux qui vous chassent à rebours de votre devoir. "

Ainsi retenus et encouragés, les Allemands font. face aux assaillants, les refoulent et leur tuent cent soixante et dix hommes, le colonel Fairfax , deux capitaines , trois lieutenants et quatre volontaires de nom, en essuyant eux-mêmes une perte non moins forte.

La retraite de l'assiégé s'était faite dans le plus grand désordre ; une peur panique commençait à le maîtriser. Une trentaine d'Allemands faillirent s'emparer d'un .fort retranchement voisin ; et la nuit suivante, dix soldats jetèrent la terreur dans une petite redoute, défendue par vingt-cinq hommes, qui se laissèrent tailler en pièces, se croyant attaqués par des forces supérieures.

De Marquette maintenant réduit à l'extrême, force lui fut de songer à capituler. N'apercevant point les signaux qui devaient annoncer l'arrivée du prince Maurice, il convoqua tous ses officiers, et leur dit :
"Messieurs,

"Ce serait en vain que nous chercherions à ajouter encore à la glorieuse défense de cette place. L'énergique résistance que vous opposez depuis trois ans et presque trois mois à un ennemi redoutable a dépassé toutes les prévisions. Quelqu'un d'entre vous connaîtrait-il un moyen de rester plus longtemps en possession d'Ostende ? La gloire de ses compagnons et la sienne, la liberté' pour laquelle il combat, tout lui fait un devoir de le communiquer.

"Je sais que quant à moi, je ne devrais sortir d'ici que porté sur quatre piques, la poitrine transpercée de blessures, ou bien m'ensevelir sous ces décombres que bientôt nous serons forcés d'abandonner... Mais j'en appelle à votre témoignage : dans les innombrables et meurtriers combats que nous avons soutenus ensemble, m'a-t-on jamais vu craindre pour ma personne ? Et si la Providence nous a destinés à rendre encore des services à la patrie, ne devons-nous pas chercher à conserver ces précieux matériaux qui bientôt tomberont au pouvoir de l'ennemi ? N'est-il pas de notre devoir aussi de sortir de la place par une capitulation honorable, plutôt que de nous y faire massacrer inutilement ? Vous le voyez, messieurs, nous attendons en vain l'arrivée du prince Maurice. Dans cette circonstance difficile, je viens vous demander vos avis. Je ne veux rien faire par moi-même, ni m'écarter en aucun point de la décision que vous jugerez convenable de prendre. "

Chacun fut d'avis, que, vu l'état des choses, attendre vingt-quatre heures de plus serait commettre une faute irréparable, et qu'il fallait s'accommoder d'un parti honorable, avant que le soldat se décourageât.

D'après cette décision, on battit la chamade. Une suspension d'armes fut accordée et l'on traita de la reddition. De Marquette qui était arrivé avec une jambe de bois, et qui avait eu ensuite la main, puis le bras droits emportés, dut signer la capitulation de la main gauche.

La garnison sortit le 22 septembre 1604 avec armes et bagages, enseignes déployées, tambour battant, mèche allumée, la balle à la bouche, ne laissant que quelques vieux canons en fer et quelques affûts. Les plus belles pièces avaient été expédiées à temps pour la Zélande.

Le mauvais temps n'ayant pas permis de partir par mer, comme le portait la capitulation, de Marquette fit défiler ses troupes par la plage orientale, sur trois colonnes, à la vue de Spinola et de son armée, rangée en ordre de bataille, et se mit en marche pour l'Écluse. La garnison sortante était forte de quatre mille hommes.

Spinola avait fait élever sur la route, à quelque distance de la ville, des tentes, où les chefs de l'armée des confédérés acceptèrent une collation. La plus grande cordialité régna parmi les officiers des deux armées, qui se donnèrent réciproquement des marques d'estime.

L'armée assiégeante entra enfin à Ostende, par les brèches, marchant dans les décombres, sur plus de soixante et dix mille cadavres.
On trouva sur la porte d'Orient, écrit en gros caractères, le quatrain suivant, que les confédérés y avaient laissé. Si la rime est loin d'être riche, on reconnaîtra au moins que le sens avait le mérite de l'à-propos :
Les Espagnols qui taillent tant de braves,
Pourront juger de la fertilité
De ce terroir, pour y semer des raves,
Si bon leur semble : ils l'ont bien acheté
.
Le lendemain on rétablit le service divin du catholi­cisme, et on rendit des actions de grâces à l'Être suprême

L'archiduc Albert et l'infante Isabelle vinrent le 24 visiter, à cheval, les ruines fumantes de la ville. Une infi­nité de retraites , coupures , retranchements de toutes les formes, casemates, galeries souterraines, barricades, gabionades, palissades, fascines, blindes, digues, fossés avec ou sans eau, batteries et mines; partout de la terre rapportée, mêlée de tronçons d'armes et de membres humains ; les maisons sans toits et lézardées par le canon, des rues sans entrée ni issue; un encombrement de cercueils, de bois à charpentes, d'affûts brisés, de vieux canons, couvraient la superficie d'Ostende et offraient l'image de la plus complète comme de la plus désolante destruction.

L'aspect de ce chaos fit la plus pénible impression sur les archiducs.

Le lendemain Leurs Altesses passèrent l'armée en revue sur l'estrand; puis montèrent sur le Grand-Chat, d'où elles virent jouer des mines, lancer des bombes, des grenades et autres projectiles incendiaires, et simuler des assauts, des sorties.

Après ces exercices, Spinola leur présenta les officiers qui s'étaient distingués pendant le siège et leur recommanda particulièrement tous ses soldats. Elles se montrèrent affables et affectueuses envers chacun, et promirent de se rappeler toujours les services rendus en cette occasion et de les récompenser en temps opportun.

On dissimula dans les provinces confédérées la peine qu'y causait la perte d'Ostende. Les États-Généraux firent frapper des médailles en commémoration des victoires remportées précédemment. Ces médailles représentaient la reddition de Cadsant, Ysendyk, Aerdenbourg et l'Écluse pendant le siégé d'Ostende. Une d'elles portait cette inscription :
"Les Provinces-Unies, ayant, par la grâce du Dieu tout-puissant et le commandement de l'illustre prince Maurice d'Orange, défendu héroïquement la place d'Ostende durant trente-huit mois, chassé ou battu les armées espagnoles, s'emparent de Cadsant et le fortifient, prennent Ysendyk, Aerdenbourg, l'Écluse et vingt-deux galères, en échange des décombres d'Ostende, 1604. "

Les États d'Utrecht firent frapper une autre médaille qui représentait d'un côté le siège d'Ostende, de l'autre celui de l'Écluse avec cette exergue :
"Dieu nous avait déjà donné plus que nous avons perdu."

Ainsi finit ce mémorable siégé, qui pendant plusieurs années occupa si vivement toute l'Europe. L'armée espagnole perdit quinze colonels, sept maréchaux de camp, dix-neuf sergents-majors, cinq cent soixante-cinq capitaines, trois cent vingt-deux porte-enseignes, mille six cent soixante et dix-sept lieutenants, en tout près de quatre-vingt mille hommes. Il y avait au camp espagnol cent trois pièces de canon, y comprises celles de la plateforme. On y brilla vingt-quatre mille quintaux de poudre. On employa cinq millions de longues saucisses ou fascines ; il y avait constamment cent chariots à trois chevaux en circulation.

Les assiégés perdirent aussi à peu près quatre-vingt mille hommes, dont sept gouverneurs, vingt colonels, quelques lieutenants-colonels, cinq cent soixante-sept capitaines. Trois cents de leurs navires furent coulés à fond. lls tirèrent avec quatre-vingts pièces de canon.

On fit jouer de part et d'autre soixante et dix-sept mines.

 

 

 

 

 

 

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