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Koninklijke Vereniging - Société Royale

HISTORIEK  HISTORIQUE  HISTORIC

 

 

Histoire de la ville d'Ostende et du port précédée d'une notice des révolutions physiques de la côte de Flandre (II)


RÉVOLUTIONS PHYSIQUES DE LA COTE DE FLANDRE.

L'incertitude qui règne sur l'histoire du pays en général, antérieurement à l'invasion romaine, et que l'on doit attribuer à l'odieux édit par lequel l'empereur Auguste, successeur de Jules-César, fit détruire tous les documents historiques des Belges, ne permettrait non plus que d'établir des hypothèses plus ou moins fondées sur l'état de nos côtes dans ces temps reculés, si les observations géologiques ne nous offraient des indices certains.

Ératosthène, ce célèbre savant grec, devenu bibliothécaire d'Alexandrie, sous Ptolémée Évergète (200 ans avant l'ère chrétienne) , ne connaissait les côtes de l'Eu­rope au-delà des colonnes d'Hercule, que par le récit du Marseillais Pythéas, qui disait avoir visité tous les pays maritimes de cette partie du monde, depuis le 'Tanais jusqu'à Thule, sous le cercle polaire.

Les Commentaires de Jules-César, Pline le naturaliste, la Germania de Tacite, la Géographie de Strabon, celle de Ptolémée, les écrits historiques de Dion Cassius même ne déterminent clairement aucun point de géographie ancienne de la Belgique, et Jules-César, le conquérant de cette Belgique, semble se soucier si peu de la situation des lieux, qu'il n'en parle que lorsque cela devient nécessaire à la description de ses batailles.

Cependant ces auteurs s'accordent à représenter la Morinie qui s'étendait d'au-delà Thérouenne jusque vers Ostende, et la Ménapie, qui occupait une partie du Tournaisis d'aujourd'hui, près de la moitié de la Flandre occidentale et toute la Flandre orientale, et séparait ainsi entièrement les Morins des Nerviens, comme deux pays qui se ressemblent et entrecoupés de marais et d'épaisses forêts.

César dit qu'à son approche, les Morins et les Ménapiens se retirèrent dans leurs marais et forêts où il ne put se frayer un passage à cause des pluies et de l'énergique résistance de ces peuples, à laquelle il rend hommage. II parle encore de ces marais et forêts, lorsque l'année suivante, à son retour d'Angleterre, il envoya ses lieutenants Labienus, Titirius et Cotta contre les Morins et les Ménapiens. Strabon dit que les Morins se refugièrent dans des îles qui se formaient par le flux de la mer ( nous verrons plus loin que c'est des bancs de Flandre qu'il s'agit ici) ; et Dion Cassius rapporte que César ne put s'emparer d'aucun de leurs cantons; qu'il essaya de percer jusqu'à leurs retraites en faisant abattre les forêts, mais que considérant leur immense étendue et voyant approcher l'hiver, il renonça à son entreprise.

Les légionnaires, la hache à la main, déblayèrent ainsi toute la contrée qui s'étend de Boulogne-sur-Mer jusqu'à la frontière actuelle.

En considérant l'état présent de nos côtes, et en recherchant les causes des changements que l'on remarque, nous arriverons à démontrer l'assertion des auteurs que nous venons de citer.

Les vastes forêts, dit M. Belpaire, ont disparu, et sont converties en champs labourables; c'est à peine si l'on en trouve quelques restes dans les bois de Dieppe, de Boulogne, des environs d'Ypres, de Poperinghe, de Thonrout et de Bruges. Les marais ont également disparu ; on n'en voit plus guère que dans les départements du Nord et du Pas-de-Calais, du côté de Bergues, Bourbourg, Saint-Omer et d'Aire.

Nous verrons plus avant que la plus grande partie de ces marais a été envahie par la mer.

En parcourant le voisinage de l'Escaut depuis au-dessus d'Anvers jusqu'à son embouchure, ensuite la côte depuis cette embouchure jusque vers les hauteurs du cap Blanez, on trouve partout une couche plus ou moins épaisse de terre glaise ou vase grise, contrastant d'une manière remarquable avec le sol environnant qui presque partout est très-sablonneux.

Les dunes de la mer forment une des limites de cette bande de glaise, l'autre limite commence vers la Tête-de­Flandre, vis-à-vis d'Anvers , passe par Calloo, en deçà de Hulst, près du Sas-de-Gand, se dirige ensuite sur Asseneede, Bouchoute, Saint-Laureyns, Ardenbóurg, Midel-bourg, Damme, Houthave, Stalhille ; traverse le canal de Bruges à Ostende, près de Stalhille, passe à Ettelghem, Oudenbourg, Westkerke, Ghistelles, puis à Zevecote, 'Lande, Leke, Keyem, Beerst et Dixmude, Women, Merken ; ressort vers Knocke et Loo et de là se dirige vers Oeren; suit le canal de Loo jusqu'à quelque distance de Furnes ; passe au canal de la Colme qu'elle longe d'assez près jusque vers les hauteurs qui bordent le bassin de l'Aa et qui vont se terminer au cap Blanez : cette bande de glaise est plus épaisse, à mesure qu'elle approche de la mer. A Anvers, elle se réduit presque à rien ; le long de la côte depuis l'Écluse jusqu'à Gravelines, elle est de cinq à dix pieds. Elle est presque partout plus basse que la haute marée, pendant les syzygies. Au-dessous on trouve généralement jusque vers Dunkerque, une couche de tourbe de trois , dix et quinze pieds d'épaisseur, reposant sur une vase bleue ou sur du sable fin. Dans les environs d'Ostende, la partie inférieure de cette tourbe est une masse noire et compacte entremêlée de racines et de feuilles de jonc parfaitement conservées. La partie supérieure ne contient plus de jonc, mais une grande quantité de brins ligneux qui paraissent être des racines de bruyères. La tourbe des couches les plus élevées ressemble beaucoup, lorsqu'elle est séchée, à de la bouse de vache, nom qu'on lui donne.

Il n'est point rare de rencontrer des arbres dans la tourbe. Ces arbres sont toujours au fond du bassin même : de là leurs branches s'élèvent plus ou moins dans la masse tourbeuse ; ce sont ordinairement des chênes qui deviennent très-noirs et durs après leur extraction , ou bien des hêtres et des sapins. Généralement ces arbres sont entiers et couchés dans une direction constante, la tête entre le sud et l'est.

Dans les environs de Dixmude, la tourbe offre fréquemment des noisettes et de la semence de genêts.

En 1821 , des paysans employés à l'extraction de la tourbe ont trouvé dans une des tourbières de Mannekens-veere, près de Nieuport, un navire chargé de meules de moulins à bras enfoncé dans la tourbe d'environ cinq pieds, et s'élevant d'autant dans la glaise, qui le recouvrait encore de quatre ou cinq pieds. La plupart de ces meules ont servi à paver la cour de la ferme dont la tourbière dépendait , mais les plus lourdes et les plus profondes sont restées dans le navire qu'on a recouvert de nouveau.

On trouve aussi fréquemment dans la tourbe ou plutôt dans la glaise qui la recouvre, et surtout immédiatement au-dessus de la tourbe, des objets d'art de la période romaine. Le cabinet d'histoire naturelle de M. Paret à Slykens, près d'Ostende, s'est  encore enrichi en 1841 , d'urnes funéraires pleines de leurs cendres et de poteries fines du temps des Romains, ainsi que d'un chêne extrait de la tourbe à Oudenbourg. Les urnes, en terre rouge, et artistement travaillées, semblent être cuites d'hier.

Nous avons dit que les dunes formaient une des limites de la couche de terre glaise qui existe dans le voisinage de la côte, depuis l'embouchure de l'Escaut jusque vers les hauteurs du Blanez ; mais cela n'est vrai qu'à quelques égards, car on voit quelquefois sur la grève, des espaces de glaise plus ou moins étendus qui sont le prolongement de la couche intérieure. Ou trouve aussi généralement, en creusant dans le sable de la grève, la même couche tourbeuse que l'on observe en deçà des dunes. En 1823, on en a extrait une grande quantité entre Ostende et Nieuport. Quelquefois cette tourbe vient à nu sur l'estran ; elle parait être également à nu plus avant en mer, car à chaque tempête, les flots en jettent une grande quan­tité sur le rivage. Cette tourbe est absolument la même que celles d'en deçà des dunes.

Ce qui vient d'être dit sur la constitution des bords de la mer ne s'applique qu'à la partie qui est entre Dunkerque et l'Escaut. Depuis Dunkerque jusqu'au-delà de Calais, on ne trouve plus de tourbe, mais seulement de la vase assise sur un terrain de sable.

La grève, que l'on nomme aussi estran, est la plage qui sépare les dunes de la mer, et que celle-ci recouvre plus ou moins à chaque marée. Sur toute la côte, elle va en pente fort douce, depuis les dunes jusque dans le bassin de la mer, et sa largeur est variable depuis cent jusqu'à deux mille toises. Elle est presque exclusivement de sable et.de débris de coquillages. Sa largeur totale se divise en deux ou trois légères ondulations qui forment autant de bancs parallèles à la direction des dunes lorsque la marée est haute. Ses bords, dans le plat pays, ne sont pas sujets à de petites et fréquentes sinuosités ; mais ils, suivent sans presqu'aucune dentelure, la direction générale de la côte.

Les laisses des hautes et basses marées sont variables comme les marées mêmes. Ainsi le plus grand écartement que forment ces laisses a lieu aux syzygies, c'est-à-dire aux nouvelles et pleines lunes. La laisse de haute mer arrive rarement jusqu'au pied des dunes, excepté par des tempêtes : et alors la mer y cause des brèches quelquefois très-considérables. Le sable de la partie de l'estran entre la laisse ordinaire de haute mer et les dunes, étant presque toujours hors de l'eau, devient sec et mouvant, et s'enlève facilement lorsque le vent est violent. C'est au moyen de ce vol de sable que les dunes se forment et s'entretiennent comme on le verra plus loin.

Au-devant et le long de notre côté, la mer est peu profonde. En partant de Calais elle est embarrassée de bancs nombreux qui s'étendent à une distance d'autant plus grande en mer qu'on s'éloigne davantage du détroit.

Tous sont formés d'un sable fin, gris et noir. Entre les bancs, le fond est généralement du sable mêlé de vase.

Tous ces bancs vont en divergeant à partir de la pointe du Blanez jusqu'à la rade de Dunkerque. De Dunkerque jusqu'à l'embouchure de l'Escaut, ils se dirigent assez parallèlement à la côte.

On a vu que du temps de Jules-César, nos côtes étaient intérieurement couvertes de marais. C'est ce que confirme la tourbe qu'on y trouve. On sait que la tourbe se forme dans les marais, les prés humides et les bruyères. On a vu que ces marais avaient été recouverts d'une couche de glaise; que cette couche de glaise est à peine au niveau de la mer; qu'elle a sept ou huit pieds d'épaisseur, et que la couche de tourbe est d'une épaisseur moyenne à peu près égale, ce qui donne au fond des anciens marais une profondeur d'une quinzaine de pieds au-dessous du niveau de la mer.

Recherchons maintenant la cause des changements que nous remarquons.

Et d'abord, examinons comment il a été possible que des marais d'eau douce aient pu exister si près de la mer à quinze ou vingt pieds plus bas que son niveau, et comment la mer s'est emparée de ce fond.

Les marais ayant existé plus bas que le niveau de la mer, il en résulte que pendant le grand nombre de siècles qu'il a fallu à la couche de tourbe pour se former, il a dû exister, entre ces marais et la mer, quelqu'obstacle qui s'est opposé à l'envahissement de cette dernière.

Le bassin maritime dans lequel se trouvaient les marais offre une plaine extrêmement unie, et la forte couche de sable fin, que l'on remarque au-dessous de la couche de tourbe, prouve l'ancien séjour de la mer dans son sein.

Pendant ce séjour le vent nord-ouest aura donné naissance à une suite de bancs, semblables à ceux qui sont aujourd'hui en avant de la côte. Un événement, dont on ne peut guère assigner la cause, aura fait baisser promptement le niveau de la mer de plusieurs pieds, de manière à mettre ces bancs à sec. Ces bancs étant ainsi asséchés, des dunes s'y seront formées qui en auront encore élevé les parties hautes et fortifié ainsi la nouvelle barrière opposée à la mer. Celle-ci n'ayant plus d'accès dans le bassin, l'eau de mer qui y sera restée se sera évaporée, et aura été remplacée ensuite par les eaux pluviales, qui, se réunissant dans la partie inférieure, auront formé les marais dont parle César, lesquels ont produit la couche de tourbe qui se voit sur toute la côte.

Mais la mer n'aura pas plus tôt trouvé un obstacle dans les dunes qu'elle venait de former, qu'elle aura commencé à les ronger. D'un autre côté, le vent de nord-ouest aura constamment fait avancer ces dunes à l'intérieur en transportant le sable dans cette direction. Ces deux causes réunies auront, par la succession des temps, fait disparaître tout le plateau élevé ; il ne sera plus resté que les dunes qui, n'étant plus défendues par une grève assez haute pour que la mer ne vienne pas à leur pied, lui auront bientôt livré passage.

Ici commence une nouvelle époque pour la géographie physique de cette côte. La mer déchire les dunes en beaucoup d'endroits ; elle se jette avec violence par ces ouvertures et se répand dans les terres qu'elle couvre de plusieurs pieds. Elle entraîne tout sur son passage ; mais, à la marée descendante, elle s'écoule par où elle était entrée, pour revenir encore à la marée suivante.

Cette invasion donne naissance à une infinité de criques qui s'approfondissent considérablement par le courant continuel des marées montantes et descendantes ; et des ports, capables de contenir les plus grandes flottes de ces temps, existent en plusieurs endroits.

Mais tout ce mouvement n'aura qu'un temps. La mer porte en elle-même le remède au bouleversement qu'elle vient de produire. En arrivant sur ces terres, ses eaux tenaient en suspension une grande quantité de vase charriée dans son sein par les rivières avoisinantes, et que les flots soulevaient ; mais retrouvant ici le calme, elle la laisse se précipiter et former le premier feuillet d'une couche vaseuse. Deux fois par jour de nouvelles eaux déposent un nouveau feuillet sur cette couche qui, avec le temps, acquerra une épaisseur de plusieurs pieds.

On conçoit donc que l'exhaussement du sol doit s'être fait dans un temps assez court, surtout dans le principe de l'invasion.

Bientôt il sera arrivé que plusieurs parties de ce terrain n'aient plus été que légèrement couvertes dans les marées ordinaires. Les criques recevant ainsi de moins à moins d'eau, se seront à leur tour envasées. Les ouvertures mêmes, par où elles communiquaient à la mer, se seront oblitérées par l'une ou l'autre cause, comme une tempête ou un vol de sable considérable.

Cependant la mer et le vent n'ont point cessé leur action sur les dunes. Celles-ci ont continué de rentrer ; à tel point qu'une partie de la couche de glaise et de la couche tourbeuse qu'elles recouvraient, s'est montrée sur la grève et a ensuite passé sous la mer.

Les effets de l'invasion que nous venons de décrire sont trop patents et se renouvellent trop souvent encore sous nos yeux, pour qu'on puisse douter un instant de leur réalité.

Nous n'entrerons point dans de grands détails pour prouver l'ancien séjour de l'Océan dans le tractus qui borde la mer d'Allemagne, et particulièrement sur la côte de Flandre ; trop de monuments attestent ce séjour. Les bois pétrifiés qui portent encore les marques des perforations du taret (ver de mer), et les bancs d'écailles marines que l'on trouve à Aeltereu entre Bruges et Gand, rendent cette vérité incontestable. Mais à défaut d'autres preuves, la couche puissante de sable fin que l'on trouve sous la tourbe et qui est élevée çà et là de quelques légères élévations en forme de bancs, fait assez voir que ce terrain, absolument semblable à celui de la mer qui le borde, a été formé par elle, et que ce n'est que dans des temps assez récents par rapport aux grandes catastrophes qui ont bouleversé la terre, qu'elle s'est retirée de ces lieux.

Dans cette retraite, la mer a abandonné non-seulement les parties élevées du bassin, mais le bassin entier, y compris ce qui était à plus de vingt pieds au-dessous de son dernier niveau, et c'est ce qui se prouve par l'existence de la tourbe dans ces lieux, comme nous l'avons déjà fait remarquer.

Il existe dans le vulgaire une opinion qui attribue la tourbe aux végétaux que la mer, dans son invasion, aurait déposés. Si cela était, on ne verrait pas constamment les plantes et racines aquatiques par-dessous et les plantes des prés et des bruyères par-dessus. Mais une réponse sans réplique, c'est qu'on ne voit dans la tourbe aucune trace de plantes marines qui devraient s'y trouver en grande abondance, si la mer avait formé cette tourbe, puisqu'elle jette une grande quantité de ces plantes sur la grève ; surtout pendant les tempêtes.

La tourbe s'est donc formée sans l'intermédiaire de la mer. Elle a commencé à se former dans un immense marais, puisque sa partie inférieure n'est composée que de joncs et d'autres plantes aquatiques. Ces plantes, par leur dépérissement annuel, ont insensiblement exhaussé le fond, du marais qui, à la longue, a été transformé en un pré, couvert d'eau seulement eu hiver, sur lequel les roseaux ne croissaient plus, mais qui donnait une herbe abondante, dont les débris venaient encore chaque année ajouter une couche à la tourbe. C'est alors que ces plantes ligneuses ont commencé à paraître et ont crû en grande quantité. Enfin, en beaucoup d'endroits, ainsi que cela a encore lieu tous les jours dans les prés qui ont longtemps porté de l'herbe, la mousse seule a couvert la terre et est à son tour venue contribuer à la formation de la tourbe.

Si la tourbe est une substance entièrement étrangère à la mer, il est clair que celte dernière n'avait aucun accès aux lieux où elle se formait ; car les plantes d'eau douce ou des prés ne pourraient croitre dans l'eau de mer. D'ailleurs, le fond primitif du marais se trouvant quinze ou vingt pieds plus bas que la mer, celle-ci aurait empêché toute végétation en cet endroit, si elle y avait versé quinze ou vingt pieds d'eau salée. Elle n'eût pu y apporter que du sable ou de la vase.

En supposant qu'à partir du moment où la tourbe a paru, elle ait augmenté de l'épaisseur de deux millimètres par an , ce qui répond assez bien à l'épaisseur des feuillets de la tourbe supérieure, et en prenant la plus grande hauteur de la couche à quinze ou seize pieds de Flandre, ce qui fait environ quatre mètres cinq décimètres, on aura environ 2250 ans, temps qu'il lui a fallu pour se former.

Il est remarquable qu'en supposant que la mer soit rentrée dans ce tractus pendant ou peu après la domination romaine, comme nous le ferons voir, ce calcul nous reporte vers le temps auquel l'on fixe le déluge universel : de sorte qu'on serait peut-être en droit de conclure que la mer s'est retirée de ces terres, la première fois, par suite du déluge, qui a fort bien pu rompre l'isthme qui joignait l'Angleterre au continent.

Cette hypothèse exige, il est vrai, que la mer dans sa retraite ait mis à nu un plateau qui s'est interposé entre elle et le bassin qu'elle quittait : mais quoi de plus probable, lorsque l'on considère sur la carte qu'en avant de la côte se trouve d'autres files de bancs rangés parallèlement au rivage ? Qu'une nouvelle baisse de la mer ait lieu instantanément, et l'on verra se reproduire les mêmes effets.

La retraite de la mer s'est opérée instantanément ou dans un court espace de temps ; car si elle avait diminué insensiblement, en découvrant peu à peu le faite du banc qui bordait le bassin , n'est-il pas plus que probable qu'en exerçant sa violence contre la partie découverte , elle l'aurait enlevée à mesure que cette partie se serait présentée hors de l'eau , de la même manière que par la succession des temps, elle est parvenue à enlever le banc tout entier, et qu'ainsi elle n'aurait jamais cessé d'avoir communication avec le bassin dont nous parlons. Quelle a pu être la cause d'une si subite retraite ? On ne peut faire que des conjectures sur cette matière, et la meilleure, selon Verstege , c'est de l'attribuer à la rupture de l'isthme.

En effet, on sait que rien n'est plus propre à changer le niveau relatif des eaux, que les courants. Il n'est donc pas impossible que le nouveau courant venu de la Manche, en se combinant avec l'ancien qui arrive par le nord de l'Écosse, ait fait baisser la mer sur nos côtes de quelques pieds. Cela est d'autant moins improbable, que le flot venu de la Manche et qui s'étend le long des côtes orientales de la mer d'Allemagne, depuis Calais jusqu'au Holstein et au Jutland, va toujours en diminuant de hauteur en s'avançant vers le Nord ; en sorte que les fortes marées qui montent à Calais de vingt pieds, et à Douvres de vingt-cinq, ne montent à Dunkerque que de dix-neuf pieds et demi, à Nieuport de dix-sept, à Ostende et l'Écluse de seize, à Flessingue de quinze, à Hellevoetsluys et au Texel de douze, et sur toute la côte du Jutland seulement de deux ou trois pieds, tandis qu'elles sont de vingt à vingt-cinq pieds sur les côtes correspondantes de l'Angleterre.

Il résulte de ce phénomène qui parait être l'effet du rétré­cissement du passage entre Douvres et Wissant, et de la configuration des côtes de France et d'Angleterre, que le flot qui vient de la Manche et qui est toujours plus élevé dans la partie méridionale du détroit que dans la partie septentrionale, exclut le flot qui arrive par le nord de l'Écosse, quoique celui-ci surpasse le premier en hauteur. Or, avant la rupture de l'isthme de Calais, ce dernier courant, par une direction sud-est dans la mer d'Allemagne qui se terminait en pointe vers cet isthme, devait s'y accumuler considérablement, comme cela a lieu dans le fond de tout golfe long et étroit, lorsque sa direction est aussi celle du courant. Ainsi, les marées produites par ce courant devaient être plus considérables encore que celles qui ont lieu sur les côtes d'Angleterre, le long desquelles il ne fait que glisser. Si donc, on considère que les marées actuelles sur les côtes qui bordent la mer d'Allemagne à l'orient, sont plus basses de quelques pieds que celles des côtes correspondantes d'Angleterre, et qu'avant la rupture de l'isthme, elles devaient être plus fortes de quelques pieds, on comprendra qu'avant la rupture, la nier a pu couvrir de grandes parties du continent qui, lors de cette rupture, ont été subitement abandonnées.

Que l'on ne s'étonne point de nous voir supposer à la mer des niveaux différents selon les lieux ; car l'établissement des marées, si variable selon les divers points où on l'observe, prouve assez que nous sommes en droit de le faire. D'ailleurs, des observations récentes prouvent incontestablement que la mer n'est pas partout au même niveau.

La retraite de la mer, une fois opérée, voyons comment la berge ou hauteur qu'elle avait mise à sec dans cette retraite a pu disparaître par l'effet de l'eau et du vent. Nous remarquons d'abord que puisqu'il existe des dunes le long des côtes, il a fallu qu'une partie assez considérable du banc asséché ait été entièrement abandonnée par la mer ; car les dunes ne s'élèvent que par le vol du sable sec, et le sable ne se sèche que lorsqu'il est resté pendant plusieurs jours entièrement hors de l'eau. Mais celte condition une fois remplie, rien ne se forme plus vite que les dunes. Aussitôt que le vent souille avec un peu de violence, tout le sable sec se met en mouvement avec une grande célérité, et vole tant qu'il trouve un obstacle ou de l'eau. S'il rencontre un obstacle quelconque, comme une touffe d'hoya (espèce de graminée qui croit dans les sables secs de la mer, et s'élève à plus de deux pieds), il s'y arrête, s'y amoncèle et y forme le rudiment d'une dune qui s'augmentera au premier vol de sable, si la touffe d'hoya a eu le temps de s'élever au-dessus du monticule, ou si l'on est venu fixer du nouvel hoya sur le premier. La nouvelle dune, s'élevant sans cesse, acquerra avec le temps une hauteur assez considérable.

C'est au moyen de l'hoya, fixé dans le sable, d'une manière particulière, qu'on parvient à provoquer de nouvelles dunes ou des réparations à celles affaiblies par des brèches, comme on peut le voir en longeant les dunes à l'ouest d'Ostende, du côté de la mer. La nature semble avoir pourvu spécialement à la formation des dunes en y faisant croitre l'hoya. Cette plante, infiniment précieuse, se multiplie à l'excès dans les sables les plus arides. Plus la chaleur et la sécheresse sont excessives, plus elle est verdoyante et plus elle croît. C'est dans l'air qu'elle puise, par l'effet d'un mécanisme admirable, l'humidité dont elle manque souvent à ses racines ; ses brins fendus s'ouvrent pendant la nuit et découvrent une moelle blanche divisée en rubans dont tout leur intérieur est tapissé. Cette masse d'éponges s'abreuve de l'humidité de l'air et de la rosée. Le matin, les brins se referment et deviennent aussi ronds que des joncs. Les touffes de cette plante présentent aux sables un obstacle insurmontable. Trois forts pieds, bien placés, peuvent retenir et fixer plus de sable que le plus grand chariot n'en pourrait contenir. Plus l'hoya reçoit fréquemment du sable nouveau, plus il pousse, ainsi que l'expérience le confirme journellement. À mesure qu'il s'élève, le sable, en se buttant, en augmente la végétation.

Mais les dunes n'ayant aucune consistance réelle se détruisent presque aussi facilement qu'elles se forment. Si le vent est très violent, et qu'il s'engage entre deux dunes élevées, de manière à y tournoyer, on voit en peu d'instants la partie intermédiaire jusqu'au pied, s'élever en tourbillon, et être lancée en pluie de sable à une ou deux lieues. Le vent est si fort, dans ce moment, en cet endroit, qu'on a peine à s'y tenir, et qu'on se sent comme soulevé. C'est une véritable trombe qui, d'une certaine distance, se présente comme une colonne de fumée.
Ces brèches, quelque fréquentes et quelque apparentes qu'elles soient, ne peuvent pourtant pas être comparées, pour l'effet, au vol de sable que le vent de mer occasionne. Ce vol n'est guère sensible dans un court espace de temps, si les dunes sont bien garnies d'hoya, mais il le devient beaucoup au bout d'un certain nombre d'années. Par exemple, on aperçoit très visiblement, dans un intervalle de vingt à trente ans, selon les lieux et le soin que l'on prend des plantations, que le bord intérieur des dunes avance dans les terres. Le sable, ainsi enlevé par le vent, est toujours remplacé par celui que le même vent apporte à la grève, à moins que la mer ne se retire en déposant une couche de vase, comme à l'ouest de Dunkerque.

On conçoit que le vent, transportant ainsi constamment le sable du plateau laissé à nu, pour en former des dunes, a dû sans cesse diminuer ce plateau, surtout si les courants de la mer tendent aussi de leur côté à enlever le sable de la côte, plutôt que d'en apporter de nouveau, comme il parait que c'est le cas depuis Nieuport jusqu'à l'Escaut et au-delà. La mer parviendra donc enfin au pied des dunes, et bientôt détruira en partie ce que le temps s'est plu à former.

Au premier vent violent, agissant dans la direction du flux, et favorisé par une pluie ou nouvelle lune, la mer, amoncelée sur la côte, ira frapper avec fracas contre ces dunes, et, à chaque vague, en enlèvera des parties considérables, que le courant emportera au loin. Alors, ces collines disparaissent et semblent se fondre comme si elles étaient de sel. On a vu, pendant les grandes marées, les dunes être rongées ainsi sur une grande étendue et sur une profondeur de plusieurs verges. Chaque année, entre Ostende et l'Escaut, elles le sont au point qu'elles se trouvent à pic. Il est vrai que le sable, ainsi entrainé par les flots, revient en grande partie l'été suivant, mais la dune a été ébranlée, l'hoya déraciné, et le vent a chassé à l'intérieur une partie de ce que la mer n'a pu atteindre.
On comprend donc, comment à la longue, toute la hauteur qui bordait la côte a pu être enlevée, et comment la mer a pu se frayer un chemin à travers les dunes, pour se jeter de nouveau dans une partie du bassin qu'elle avait abandonné.

Afin d'arriver à une démonstration complète de la constitution et des révolutions de la côte de Flandre, il ne reste qu'à faire voir comment la mer, en faisant invasion dans ce bassin, a apporté la couche de glaise que nous y trouvons. Il suffira, pour cela, de rapporter ce qui a lieu encore tous les jours en plusieurs endroits.

Les circonstances locales, différant d'un point à un autre, dans l'étendue de nos côtes, quoique d'une manière peu sensible, on comprend facilement que la mer n'a point fait disparaître en une fois toute la chaîne de dunes, mais qu'elle s'est bornée à faire des trouées, tantôt sur un point, tantôt sur un autre. Par exemple, les dunes n'ayant pas partout la même hauteur, et encore moins une largeur constante ; et, d'un autre côté, la laisse de haute mer, s'approchant inégalement de leur pied, il est visible que les points où les circonstances favorables à l'invasion concouraient ont été les premiers franchis, tandis qu'une infinité d'autres sont restés longtemps encore intacts. La direction des courants aura surtout con­tribué à entamer tel point plutôt que tel autre, suivant qu'elle portait vers la terre ou au large. Cette marche de la nature a été nécessaire pour former la couche d'argile aussi promptement qu'elle l'a été : car, sans cela, la mer se précipitant de tous les côtés à la fois dans le bassin, y aurait versé une quantité trop considérable d'eau, pour qu'elle pat s'y calmer au point d'abandonner toute la vase qu'elle tenait suspendue. La mer aurait régné des deux côtés du plateau, avec à peu près la même agitation ; c'eût été presque comme avant sa retraite, et le fond n'aurait guère haussé.

La mer s'est donc formé de simples ouvertures, dont la plupart se sont ensuite bouchées, et dont celles du Zwin, des ports d'Ostende, de Nieuport et de Calais, sont les seules qui soient restées, grâce aux soins qu'on y apporte.
Ce qui s'opère autour de ces ports donne la mesure de ce qui a eu lieu sur toute la côte.

Ostende, par exemple, recevait autrefois, à chaque marée, une quantité d'eau énorme qui inondait tout le pays, à plus de deux lieues des côtes, et s'étendait à droite et à gauche jusqu'à ce qu'elle rencontrât les eaux qui étaient entrées par d'autres ouvertures, comme le Zwin près de l'Écluse et celle qui existait dans ces temps à Middelkerke, mi-chemin d'Ostende à Nieuport. Elle sortait avec force, mais non sans avoir laissé beaucoup de vase sur les terres qu'elle avait couvertes, et formait, en se retirant, de nombreuses criques qui affluaient les unes dans les autres, et venaient toutes se réunir à un tronc commun. Beaucoup de ces criques se sont oblitérées depuis ; mais il y en a encore plusieurs que l'on reconnaît à leurs sinuosités multipliées, et qui servent maintenant à l'écoulement des eaux pluviales. L'eau de la mer, près de nos côtes, est pendant une grande partie de l'année chargée de vase et d'un peu de sable qu'elle ne laisse se précipiter que lorsqu'elle est tranquille. En se répandant dans l'intérieur, elle y portait cette vase qu'elle y déposait, et qui ainsi exhaussait le fond.

César, qui a connu plus particulièrement que Pline et Tacite, les côtes en deçà de l'Escaut dit, en parlant des Éburons vaincus, que ceux qui étaient les plus voisins de l'Océan, se réfugièrent dans les îles que le flux formait : il dit aussi que les pays des Morins et des Ménapiens étaient couverts de marais. On ne pourrait prendre pour marais des lieux que la mer couvrirait deux fois par jour de cinq à quinze pieds d'eau, et il faut admettre que César parle ici des bancs flamands. Mais ce qui prouve incontestablement que la mer n'avait point franchi les dunes d'entre l'Escaut et Calais, avant la domination romaine, c'est qu'on trouve dans la couche de glaise, contre et dans la tourbe, beaucoup d'objets d'art, des médailles et poteries fines qui datent de cette époque.

Nous pensons donc que c'est pendant cette domination, que la mer est venue pour la première fois, depuis sa retraite, occasionnée par la rupture de l'isthme qui joignait l'Angleterre à la France, se jeter sur ces terres, et c'est alors sans doute que le Zwin de l'Écluse, les ports d'Ostende, de Nieuport et de Dunkerque se seront formés. Oudegherst assure que Oudenbourg, à une lieue et demie d'Ostende, et Rodenbourg, actuellement Aerdenbourg, étaient connus vers le milieu du Ve siècle pour deux villes maritimes de grand commerce. Si cela est exact, il en résulte que la première de ces deux villes communiquait alors avec la mer par le port d'Ostende et la seconde par le Zwin.

Cependant la mer n'a pas cessé depuis ces temps de déborder sur nos côtes et plus avant dans le Nord, et d'envahir au point qu'une grande partie du continent et beaucoup de villes et villages flamands sont passés ou passent encore sous son empire.
Il n'y eut que peu d'inondations, à ce qu'il parait, pendant les premiers siècles de l'ère chrétienne, à l'exception celle qui, pendant ou peu après la période romaine, est venue former les ports de la côte et déposer la couche de glaise qui se trouve sur la tourbe. Elles ne commencèrent à être désastreuses qu'au IXe siècle, époque de l'existence probable d'Ostende.

Parmi les inondations du IXe siècle on remarque celles de 820 et 860, qui, jointes à des pluies continuelles, firent déserter les habitants de la côte. Le XIe siècle en compte au moins dix, particulièrement funestes à la Flandre et à la Zélande. Au XIIe siècle, elles furent si multipliées et si terribles, qu'elles forcèrent les Flamands d'émigrer et de chercher un refuge en Angleterre et en Allemagne. Celles du 16 février 1164 et du 1er novembre 1170 firent périr des milliers d'hommes et d'animaux. La dernière, dit-on, noya les terres entre le Texel, Middenblik et Stavoren , forma l'île de Wieringen , élargit les ouvertures qui font communiquer le Zuyderzée avec la mer du Nord, et ainsi l'approfondit et l'étendit davantage. Le XIIIe siècle en compte au moins trente-cinq, toutes désastreuses pour la Flandre, la Frise et autres pays maritimes voisins. Ce fut surtout depuis 1219, que la mer ravagea la côte. L'inondation de 1221 coûta la vie à quarante mille personnes ; celles de 1232 et 1242 à plus de cent mille, chacune ; celle de 1287 fit plus de quatre-vingt mille victimes dans la Frise seule. Le XIVe siècle n'apporta guère moins de calamités. Les inondations se renouvelèrent avec une effrayante ténacité dans les siècles suivants : de­puis Calais jusqu'en Norvège et notamment en Irlande, d'innombrables villages furent engloutis, et plus de deux cent mille personnes y trouvèrent la mort; l'irruption de 1395 élargit sensiblement les ouvertures entre le Vlie et le Texel, et permit aux grands navires d'arriver à Amster­dam et à Enkhuizen, ce qui n'avait pas été possible jus­qu'alors. Pendant le XVIIe siècle, les inondations se rédui­sirent à vingt-six. Le XVIIIe n'en eut que dix, et le siècle actuel ne compte encore que deux flux considéra­bles : celui du mois de janvier 1808, et celui du 3 et 4 fé­vrier 1825. Le premier causa de grands dommages à l'agriculture sur les côtes de Flandre et de Frise; on se rappelle encore avec effroi les ravages que l'autre exerça depuis le Pas-de-Calais jusqu'en Norvège et en Suède.

Un effet bien remarquable du débordement de 1421, c'est le transport do la ville de Dordrecht et du sol sur lequel elle était bâtie, à une certaine distance de son ancien siège. Cette singularité se répéta plusieurs fois depuis sur d'autres points, et entre autres pendant l'inondation du 50 avril 1451; une pâture près de la ville de Snerk en Frise, sur laquelle paissaient des moutons et des porcs, fut entraînée par le courant, et resta arrêtée dans les débris d'une écluse que l'eau avait détruite. On n'explique ce phénomène, qu'en supposant que le terrain aura glissé sur la couche do tourbe qui se trouve dans ces lieux. C'est ainsi qu'en 1806, une partie des fortifications qu'on élevait à Ostende s'écroula en glissant sur la tourbe qui était au-dessous.

Constatons maintenant l'empiétement de la mer sur la côte.
En 1554, soulevée par une tempête affreuse, elle se précipite à travers les dunes et renverse de fond en comble Scharphoudt, ville considérable à hauteur de Blankenberghe, et Onze-lieve-Vrouw-ter-Streep, village à l'ouest d'Os­tende, qui disparurent sous les eaux. Ceux des habitants de Scharphoudt, qui échappèrent à ce cataclysme, allèrent s'établir non loin de là, à l'intérieur, contre une dune blanche, d'où est venu le nom de Blenkenberghe. À une petite distance du fort Albert, on voit une tour en ruine ; c'était anciennement celle d'un village de Ravesy qui n'existe plus. Un peu plus loin est Middelkerke qui paraît avoir été considérable, à en juger par les fondements de maisons qu'on y découvre. L'une des branches de l'Yperlée se rendait à la mer en ce lieu ; mais aujourd'hui cette embouchure est fermée par les sables, et des dunes s'y sont élevées. Une singularité, c'est qu'à l'endroit même où cette embouchure a existé, s'est formée une jolie fontaine d'une eau excellente qui sort du fond d'un petit bassin entouré de hautes dunes, et va se rendre dans l'ancien canal de l'Yperlée en se dirigeant vers l'intérieur des terres. Cette fontaine ne tarit jamais ; elle est sans doute alimentée par les eaux de pluie qui pénètrent dans les dunes. Lombarzyde, près de Nieuport, actuellement village fort misérable, était autrefois un port très-florissant. Le 23 juin 1115, pendant la nuit, une tempête violente détruisit la ville ainsi que les lieux environnants. Un siècle plus tard, la mer amena tant de sable dans le chenal, qu'il en fut presque obstrué ; ce qui obligea les habitants à vendre leur port à ceux de la nouvelle ville de Nieuport. La petite ville de Loo, à deux lieues de Dixmude, a eu un port de mer près de Lombarzyde. Dixmude a joui du même avantage, au moyen d'un canal qui amenait le flux jusque sous ses murs, avant que Nieuport fût connu. Le navire, chargé de meules à moulin, qu'on a trouvé en 1821, dans la tourbière de Mannekensveere, et dont nous avons parlé, vient à l'appui de cette assertion. Malgré toutes les précautions et des travaux dispendieux, Ostende fut envahi peu à peu, et après le siège de 1604, ce qui était resté de l'ancienne ville passa entièrement sous la mer.

Des vestiges de ville, que nos pêcheurs trouvent à plusieurs milles en mer dans d'autres directions que Scharphoudt et Onze-lieve-Vrouw-ter-Streep, et la tourbe que la nier rejette sur l'estran et qui provient, comme on l'a vu, des marais du temps de Jules-César, prouvent encore qu'elle a englouti des parties considérables de nos eûtes.

Depuis le Zwin qui conduit à l'Écluse jusqu'à Ostende et depuis Ostende jusque vers Nieuport, la mer gagne encore beaucoup chaque année. Au-delà de Nieuport, la largeur des dunes dénote que la mer se relire sensiblement.

Mais il est à regretter que sur un objet aussi important que l'empiétement constant de la mer, il faille se borner à une appréciation vague et indéterminée. On trouverait peut-être des indices exacts dans les anciens titres de propriété de terres attenantes aux dunes.

Par exemple, de combien la mer fait-elle rentrer les dunes depuis passé deux siècles ? M. Belpaire semble en donner la mesure dans le paragraphe suivant, page 140 de son Mémoire.

"Au delà d'Ostende jusque vers Nieuport la mer continue à ronger la côte. Le fort Albert, élevé à une demi-lieue d'Ostende, lors du siège (1604 à 1604), se trouve presque entièrement sur l'estran. Intérieurement les dunes dépassent de beaucoup le hameau qui est attenant à ce fort, et sans une forte digue en pierres, la mer se serait depuis longtemps frayé un passage en cet endroit. Il deviendra indispensable avec le temps de démolir le hameau et d'y provoquer la formation de nouvelles dunes."

Par ce paragraphe, conforme d'ailleurs au manuscrit déposé dans les archives de l'Académie royale de Bruxelles, M. Belpaire a-t-il entendu préciser le reculement des dunes à l'endroit du fort Albert ? C'est ce que l'on peut inférer du contenu de ce paragraphe, de ce qui le précède et le suit, et il faut alors supposer que le mot Ostende, que nous avons souligné, a été mis par erreur pour le mot mer, et conclure que la mer en cet endroit a envahi une demi-lieue.

Nous avons recours à de Bonours, page 54, et nous trouvons que lors du siège de 1601 à 1604 , le fort Albert était établi sur une forte dune, qu'il dominait la plage et qu'il y avait une écluse au pied de son rempart : or les vestiges de cette écluse se voient encore à marée basse, et comme elle se trouvait au pied du rempart, on peut fixer à deux ou trois cents mètres, la distance que la mer a gagnée depuis ce temps en Cet endroit, ce qui offre une différence notable avec celle que semble indiquer M. Belpaire.

Voyons maintenant l'effet de la mer sur les darses qui viennent aboutir de chaque côté à Ostende.

Tous les plans de cette ville qui ont été faits lors du siège ou peu après, et notamment celui que nous joignons ici, qui a été tracé avec le plus grand soin, la représentent sur la mer de la manière suivante :
L'ancien havre à l'ouest entrant dans le fossé qui sépare aujourd'hui le rempart de la digue de mer et qui alors servait de port ou bassin. Au-devant de la digue, la vieille ville, s'étendant dans toute la longueur de la nouvelle, environ jusqu'à l'extrémité des vieilles estacades encore debout. Puis les dunes séparées de la ville par le havre d'Ouest et celui d'Est, et en ligne avec le point extérieur de la vieille ville. La ligne des dunes qui, à cette époque, passait par le point extérieur de la vieille ville qui a disparu, coupe la vieille ville actuelle presque au milieu. La mer a donc gagné à l'endroit d'Ostende, la distance qui sépare ces deux lignes que nous avons marquées sur le plan, c'est-à-dire environ quatre à cinq cents mètres, plus à l'ouest qu'à l'est, et presque le double qu'au fort Albert.

En voyant ainsi de temps immémorial la mer empiéter sur nos côtes, il est impossible de dire exactement jusqu'où elles ont pu s'étendre autrefois. Il est probable qu'au premier Ostende que l'annaliste Meyer reporte à 814, en a succédé un autre, et que l'ancien Ostende, qui existait encore en partie en 1604, avait hérité ce nom d'un précédent Ostende, comme la neuve ville de cette époque est devenue vieille ville, par l'élévation des nouveaux quartiers, pour disparaître à son tour, si des travaux d'art ne s'y opposaient.

Quand on songe que toute la Belgique vers les côtes offre une plaine extrêmement unie, à peine au-dessus et souvent au-dessous du niveau de la mer, et que la mer, comme le démontre M. Belpaire, semble n'avoir abandonnée qu'à regret et pour y revenir; quand on considère que les dunes, si fragiles par elles-mêmes et protégées seulement par une grève que le vent peut enlever en quelques jours, sont en plusieurs endroits et notamment au fort Albert, à défaut de grèves assez hautes, déjà exposées  au choc de la mer, on peut craindre de voir se renouveler un de ces terribles débordements que nous avons rappor­tés et qui arrivent d'époque à époque, venir se précipiter comme autrefois à travers les dunes et couvrir de nouveau une grande partie du pays. Lors du dernier mauvais temps, le 3 mars , nous avons pu nous convaincre que si la mer avait monté pendant une demi-heure de plus, elle aurait fait irruption à l'est et surtout à l'ouest du fort Albert, deux endroits extrêmement faibles ,, se serait jetée au loin dans la campagne et aurait inondé une grande partie du pays.
Devant cette effrayante possibilité, nous faisons des voeux, gigantesques sans doute, mais non irréalisables, pour qu'un talus en pierre, à l'instar de ce qui se voit devant Ostende, Blankenberghe, le fort Wellington et le fort Albert, s'élève sur toute l'étendue de la côte, à commencer par les lieux les plus menacés, et garantisse pour toujours le pays contre les inondations et l'empiétement constant de la mer.

 

A suivre

 

 

 

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