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Aux Cadets de la Ligue Maritime Belge pendant la guerre.

Jean Rigot.

Petit, j'allai parfois avec Papa à la rue de la Croix de Fer où était  le premier siège de la Ligue Maritime Belge, pour y écouter les leçons - conférences sur la navigation et le yachting que donnait Monsieur Constant Vander Meer (qui a suscité‚ à une époque, une piété quasi filiale des milieux maritimes belges). J'étais fasciné par la maquette assez grande d'un trois mats barque et un grand dessin d'Hergé qui montraient l'ancêtre du Capitaine Haddock sur la "Licorne". La ferveur des assistants était perceptible et j'y participais. Je commençai à rêver de la mer et des bateaux et je dévorais tout ce qui était lisible et à ma portée, sur la marine et son élément. En 1942, le Larousse sur la Mer, prêté par Monsieur Réquilé, l'ami de Papa, devint mon livre de chevet. Je fis ma première maquette de voilier et j'entrepris aussi de fabriquer un sextant en bois et meccano que j'ai retrouvé chez mes parents et qui est une des pièces de ma collection. A la fin de l'année, ayant l'âge minimum requis, je me présentai aux Cadets de la Ligue Maritime Belge. Cela tenait du scoutisme, de l'école professionnelle de matelotage et de réserve pour les équipages de la marine marchande lorsque la guerre ne l'interdisait pas. Le peu de temps (quatre ans) que j'y passai marqua ma vie.

Le siège du Corps était une grande baraque de bois au dessus d'un ponton situés le long du canal de Willebroeck, juste après le B.R.Y.C.. On y remisait notre matériel, mats, voiles, avirons, etc. . Nous nous y réfugions lorsque le temps était trop mauvais. Au fond de la remise se trouvaient une cuisine et sa cuisinière au charbon (denrée rare) et des toilettes.

En ce temps de vaches maigres, les uniformes étaient du domaine de la mémoire collective. Parfois, un calot ou un chandail à col roulé avec son écusson LMB (ou BZB) rappelait que c'était tout de même de l'histoire proche. Mais ce n'était pas notre première préoccupation sinon que notre invention personnelle nous faisait coudre sur des chandails ou des blousons de circonstance les insignes de grade, la barrette rouge ou verte de la bordée à laquelle nous appartenions et le chevron simple ou double pour montrer que nous étions un cadet de seconde ou de première classe.

Les cadets étaient répartis en deux bordées, la bordée "tribord" et la bordée "bâbord". Toutes nos tâches étaient divisées selon la bordée à laquelle on appartenait. Ma bordée, les "tribordais" était commandée par un quartier-maître. C'était Albert De Roeck, homme plein d'allant, savant en manoeuvres, doué pour le dessin qui était sa profession, bouillant d'idées qui nous ravissaient. L'autre bordée, les bâbordais avait pour quartier-maître Georges Lefèbvre, un ingénieur technicien passionné et aussi valable que nôtre mentor. Le Commandant du Corps était Monsieur Haussman, ingénieur à la Société des Transports Vicinaux. Il était en même temps Scout-Master des Scouts Marins qui étaient nos voisins le long du canal de Willebroeck. Nous entretenions d'excellents rapports avec eux, avec invitations mutuelles aux grandes festivités.

Une autre personnalité commune aux deux organisations était l'Aumônier, dont j'ai perdu le nom. C'était un Monsieur très actif et de bon conseil. Il avait bien compris que je me détachait de la pratique de la religion et n'en a jamais fait état pour tenter d'en parler. La seule façon de me distinguer parmi les autres était de me choisir pour installer son autel le dimanche quand nous étions loin de Bruxelles, lorsqu'il allait dire la messe en plein air, ce que je faisais avec plaisir, étant bricoleur. Ce qui est très curieux, c'est que à la Force Navale, à bord de la frégate "Lieutenant de Vaisseau Victor Billet", j'eus le même genre de rapport avec l'aumônier du bord. Je montais son autel dans la cafétéria, le dimanche matin, puis je me laissais enfermer dans les douches avec les non catholiques du bord pour nous laver avec délice pendant que la messe se déroulait.

Les Cadets de la Ligue Maritime avaient plusieurs bateaux à leur disposition. L'un était un grand voilier à fond plat et dérives latérales, un vrai hooghaars. Il s'appelait le "Courlis". La corvée la plus commune que nous subissions était de pomper ses bouchains avec un appareil antique mais efficace. Il fallait être sept pour le manoeuvrer à la voile. Le Commandant Haussman était toujours à la barre et je pense encore qu'il fallait être fin manoeuvrier et sérieusement culotté pour tirer des bords serrés dans le canal de Willebroek avec cet engin bourré de gamins passionnés.

Nous logions une quinzaine à bord. Il y en avait jusque dans la soute à voiles tout à l'avant! Nous y étions comme des chatons dans un panier.

Puis il y avait une grande chaloupe à six bancs de nage, le "4". Ses avirons étaient fort lourds et avaient des longueurs diffé-rentes selon le banc auquel ils étaient destinés. Elle pouvait être gréée en sloop, mais alors il fallait que l'équipage fasse continuellement du rappel parce qu'elle était survoilée. C'était du sport, mais nous l'aimions bien parce que l'exercice à l'aviron était pénible. Le tout était dimensionné pour des adultes et nous étions des gosses mal nourris. Une autre chaloupe à quatre bancs de nage (le "3") était infiniment moins lourde mais moins jolie. J'en fut longtemps le "patron", c'est à dire le responsable.  Enfin, la perle du lot était le "un". C'était un dériveur fin et racé pour la mode de l'époque. Il avait une voile à houari et une dérive centrale, et c'est à son bord que nous apprîmes les uns après les autres à jouer avec le vent.

De temps en temps, l'un de nous disparaissait des rangs. Personne ne demandait où il était passé, mais il était évident qu'il avait trouvé le moyen de rejoindre l'Angleterre. Jean-Marie van Groenendael y fut à la suite d'une aventure rare en ce temps.
Ses parents avaient une maison à Ostende et l'été, lorsque la famille y résidait, les deux fils étaient pris alternativement comme mousse sur une barque de pêche par un patron de leurs amis. Comme il avait droit à une part, cela améliorait l'ordinaire de la famille. Un jour où ce fut le tour de Jean-Marie, la barque entra soudain dans un banc de brouillard intense qui les rendit invisi-bles des patrouilleurs allemands qui les surveillaient. Les trois hommes du bord intimèrent au gamin l'ordre de se tenir à l'avant et discutèrent un moment entre eux. Puis, sans l'avertir de leur décision, ils mirent le cap sur l'Angleterre. Arrivé là, il fut remis aux autorités anglaises et, comme il n'avait pas quinze ans, il fut placé dans une famille locale et fut admis à l'école. La Croix-Rouge avertie fit en sorte qu'un officier allemand se présenta dès le lendemain chez ses parents pour leur apprendre que leur fils n'était pas perdu en mer et leur dire où il se trouvait.

Lorsqu'il eut quinze ans et demie, âge minimum à cette époque, il s'engagea dans la Royal Navy comme un petit Anglais moyen et fit une guerre parsemée de péripéties rocambolesques ou tragiques. Il fut coulé deux fois et participa aux opérations du 6 juin 1944, aux commandes d'une barge de débarquement. Son frère Michel resta seul représentant de la famille chez nous et s'engagea à la force Navale où il devint officier.

Jean Vloeberghs disparut aussi, qui termina les opérations seul Belge sur une frégate anglaise.

Un dernier, dont j'ai volontairement oublié le nom se présenta au Corps, après une absence de quelques semaines. Il était en uniforme de l'Organisation Todt! Nous le reçûmes poliment. Il faut dire à sa décharge que la propagande allemande était redoutable. Je me souviens d'une vitrine du Boulevard Anspach qui présentait les avantages d'un engagement dans la Kriegsmarine et je regrettais presque d'être embringué si à fond dans la lutte (j'étais courrier dans un service de renseignements) parce que c'était tellement alléchant!

Deux ou trois fois par an, toute la troupe des Cadets gréait tous les bateaux, en faisait une traîne, les uns derrière les autres et attendait le passage du remorqueur qui quittait Bruxelles avec son train de péniches. Au passage de la dernière, nous passions une remorque et nous mettions à la file jusque vers l'écluse de Wintham puis le Ruppel et l'Escaut. C'était un très beau plan d'eau avec ses marées, ses petits ports, ses hauts fonds. Nous sillonnions ces rivages à la voile ou à l'aviron en chantant à tue-tête des chansons de marin et en faisant la course avec nous-mêmes. "Cassez les avirons !", nous criait le patron d'embarcation. Il ne nous était pas permis de remonter jusqu'à Anvers parce que les Allemands l'interdisaient, mais nous avions là un terrain d'exercice merveilleux. Nous allions jusqu'à Saint-Amand, où nous allions nous incliner cérémonieusement sur le tombeau de Verhaeren.

Lorsque ces escapades avaient lieu, chacun de nous devait apporter une ration d'aliments, de quoi fournir la popote pendant huit jours: tant de kilos de pommes de terre, tant de centaines de grammes de pois cassés, de fayots, de margarine. La cuisine était éminemment végétarienne en ces temps de vaches maigres et chacun était responsable de son pain et de quoi garnir ses tartines. Cela me valut d'être un jour malade comme un toutou parce que ma miche, au lieu de rassir comme un honnête pain, prit des allures équivoques. Je la consommai tout de même car rien n'arrêtait mon appétit.

En 1943, lorsque les bombardements se firent violents, tout le Corps de Cadets, en bloc, devint une section de l'A.R.F.E.G.. Je ne sais plus ce que cela veut dire, mais chacun reçut un casque, une salopette et un brassard. A chaque bombardement, une pyramide téléphonique fonctionnait et nous nous précipitions vers l'endroit atteint. Nous nous efforcions, par petits groupes de trois ou quatre, de dégager les personnes ensevelies et aidions celle qui étaient sinistrées à récupérer le plus de biens possibles. Nous fîmes des folies. Je me vois encore, à Forest, étançonner le plancher d'un premier étage pour récupérer ce qu'il y avait à sauver, puis retirer les étançons et tout se retrouvait par terre. J'avais quinze ans!

A Pâques, à Pont Brûlé, une maison et une péniche étaient la proie de flammes. Un femme hurlait que son enfant était à l'étage. J'entrai dans la maison et montai la volée d'escalier.

Presque aveuglé, je ne trouvai rien ni personne. La chaleur et les flammes me repoussèrent et je sortis, bondissant.. et toussant comme un chat. La Maman avait le bébé dans le bras. il n'avait pas été là-haut et personne ne fit attention à mon pull-over brûlé. La volée  d'escalier s'effondra peu après. Je me consolai en aidant les trop rares pompiers de Vilvorde à éteindre la péniche bourrée de ballots de paille.
Le Maître Charles van Straelen nous est arrivé vers cette époque, un merveilleux conducteur de jeunes. Il avait le feu du chevalier preux. Son exemple était un plaisir à imiter. Il incarnait le bien, le bon, le courage. Il levait le doigt et nous courions nous mettre à son service. Il devait avoir vingt-trois ans, pas plus. 
Pendant l'hiver qui suivit, il ne fut plus question de se rendre au canal tellement les bombardements étaient fréquents et concentrés à cette zone. Les réunions des Cadets se firent dans la maison que la famille Solvay avait mise à notre disposition, rue du Prince Royal. C'était un vrai palais. Nous y organisâmes des cours théoriques et c'est là que j'appris ce qu'il y a dans un moteur à explosion. On y fit aussi une exposition de nos travaux et mon sextant y trouva bonne place.
Nous allâmes en cortège visiter le seul Musée de la Marine que Bruxelles a eu pendant un temps malheureusement restreint. C'étaient les collections de Messieurs Chauveaux, antiquaires, qui étaient exposées dans une petite maison ancienne face à l'Ecole de Médecine du Boulevard de Waterloo (actuellement Ministère de le Justice). J'y serais resté des jours entiers à admirer les sextants, les maquettes anciennes, le bateau de cheveux qui dût surmonter une coiffure " à la Belle-Poule " de l'époque de Marie-Antoinette. J'ai revu, il y a peu, un reportage qui montraient une demeure merveilleuse des environs de Saint-Malo, une " malouinière ", qui appartenait à un certain Monsieur Chauveaux! J'y reconnus une bonne partie des grandes maquettes anciennes que j'avais admirées à Bruxelles. Quel dommage que ce patrimoine ne nous soit pas resté.

La Ligue Maritime nous suivait de près et chaque fois qu'un Cadet se sentait prêt, il se rendait à l'avenue des Arts, au deuxième siège de la Ligue, et y présentait l'examen qui faisait de lui un cadet de première classe ou breveté. Cela comportait le matelotage, la navigation estimée, la conduite d'un bateau à voile ou à moteur, etc. Nous étions très fier de coudre à notre manche le chevron qui nous était attribué. Toutes ces progressions étaient consignés dans un livret comparable au "Livret de marin". Je regrette de l'avoir perdu, mais je conserve encore l'insigne brodé que l'on appliquait sur son pull. Les lettres qui sont dessus sont les initiales flamandes parce qu'il n'y avait déjà plus d'insignes en français.: B.Z.B., Belgische Zeevaertbond.

En fait de matelotage, je n'appris rien de plus par la suite et je fus même désigné à l'Ecole des Candidats Gradés de la Force Navale comme répétiteur du cours d'Apparaux de Mouillage et Matelotage.

En 1945, aux environs de Pâques, on demanda des volontaires pour conduire à Desteldonck, sur le canal de Gand à Terneuzen, une péniche traditionnelle hollandaise dénommée "'tchalk", dont nous avions pris livraison à Willebroek. Nous fûmes quatre à être d'accord pour l'aventure. Comme j'étais le plus âgé, ce fut mon premier commandement. On me donna une enveloppe comptée très juste, avec de l'argent pour les remorquages et les éclusages.    La péniche était un gros bateau de fer, fortement corrodé dont tous les apparaux étaient très fatigués. Il y avait déjà pas mal de temps qu'il pourrissait à Willebroeck. Il n'y avait pas de local pour s'y reposer car la cambuse classique était par trop insalubre par sa malpropreté et nous avions établi notre campement dans une partie de la cale plus ou moins protégée par le pont.

Dès que nous prîmes la traîne d'un convoi de péniches, les choses se gâtèrent. La remorque que l'on m'avait donnée était en sisal et dès que l'on commença à la choquer pour prendre de la vitesse, elle cassa. Heureusement, le remorqueur, averti, ralentit et tout le train de péniches s'égailla dans tous les sens. Le patron du bateau auquel je devais m'accrocher m'envoya sa propre remorque.

Nous partîmes donc, mais dès les premières centaines de mètres parcourus, je sus que la chose ne serait pas facile. Le safran de la barre que je manoeuvrais de toutes mes forces avait perdu sa rigidité par la vieillesse et se tordait dans un sens puis dans l'autre. Il n'avait presque plus d'efficacité. Ce fut à tel point que, arrivés dans l'Escaut, et devant en suivre les méandres, je n'y parvins plus. Je fouettais d'une rive à l'autre et le remorqueur, de nouveau dût s'arrêter. On me passa une deuxième remorque que nous croisâmes et ce fut le skipper de la péniche de devant qui pris la responsabilité de me gouverner.

Les choses allaient enfin d'une façon correcte quand, au moment où personne ne s'y attendait, une des deux bittes d'amarrage sur laquelle était tournée une remorque céda avec un bruit de canon et partit dans la campagne, propulsée par la détente du câble. Re-arrêt de la traîne et on me repassa de nouveau la remorque, sans la bitte, que je parvins à tourner sur un autre point d'amarrage. Je commençais à être gêné, mais tous ces mariniers m'aidaient gentiment d'un air apitoyé.

Arrivés enfin à Gand, le remorqueur nous abandonna et il fallut passer tous les canaux de la ville pour arriver au grand bassin qui débouche sur le canal de Terneuzen. Heureusement, nous étions quatre et tirant, poussant, suant, nous arrivâmes après une journée dans cette darse, mais entre-temps, nous allâmes aborder une passerelle de bois qui faillit s'étaler dans l'eau! Elle oscilla sous le choc, puis reprit heureusement sa position initiale et ses occupants aussi! Bien qu'il fît froid, j'avais chaud.

Nous étions transis, affamés et fatigués et le patron d'un remorqueur nous proposa de passer la nuit dans la salle de chauffe de son bateau. Il y faisait plutôt sale de charbon et de cambouis, mais le température y était délectable. Merci Patron. Enfin apparut, comme le Messie, un remorqueur de l'armée qui nous prit en charge jusqu'à notre but final.

Aventure banale, direz-vous, mais que je suis loin d'oublier.

L'un des Cadets qui m'accompagnaient était Pierrot Heerinckx.

Un peu plus jeune que moi, il était doué et agile comme un ouistiti. L'année suivante, il plongea d'un peu haut dans le canal et se fendit le crâne sur l'épave du Courlis qui n'avait pas encore été renflouée depuis qu'un conard avait ouvert un robinet de vidange du bateau et l'avait envoyé par le fond. Ce fut un mauvais moment car Pierrot était plein de vie et de feu et laissa un vide qui ne s'est pas encore comblé puisque je m'en souviens avec peine.

Vers la même époque nous recûmes en visite les Cadets de la Section de Liège menée par un certain .. Lieutenant Planchart que je retrouvai plus tard sur le "Billet".

Après la libération, nous pûmes pousser nos investigations jusque dans l'embouchure de l'Escaut. Nous avions amarré le "'tchalk" rénové, devenu notre base, dans l'adorable petit port de Lillo. J'étais alors commissaire et je devais me débrouiller avec l'argent de la communauté pour les nourrir. Je payais aussi les autres frais, éclusages, remorquage, etc.. J'étais assez ennuyé de porter une assez grosse somme sur moi et je demandais ce qu'ils feraient tous s'ils me perdaient! Je me donnai à fond et profitai tout mon saoul de cette escapade, mais ce fut la dernière fois que je les accompagnai.

Je garde de mon séjour sous la houlette de la Ligue Maritime Belge un très beau souvenir, plein de reconnaissance et je serais tellement heureux que cette association reprenne la place qui lui revient. Son histoire et les lourdes responsabilités qu'elle a assumées lui donne ce droit.

 

 

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