HISTORIEK  HISTORIQUE  HISTORIC

 

 

Histoire de la ville d'Ostende et du port (I).

                                                                                                                                                         HISTOIRE DE LA VILLE D'OSTENDE ET DE PORT PRÉCÉDÉE D'UNE NOTICE DES RÉVOLUTIONS PHYSIQUE DE LA COTE DE FLANDRE, DE MR DELPAIRE
BRUXELLES.
SOCIÉTÉ BELGE DE LIBRAIRIE
HAUMAN ETC°.
1843

PRÉFACE.

Une première édition n'est jamais qu’un essai.
AROUET DE VOLTAIRE.

L'ancienne Belgique, devenue successivement province romaine, Austrasie, Lotharingie, basse Lorraine, duché de Bourgogne, autrichienne, espagnole, autrichienne, française et annexe de la Hollande, démembrée, mutilée, as­servie, en accomplissant si hardiment et si pleinement, dans ses limites actuelles qui semblent être celles du cœur, l'acte de son indépendance, a réalisé la fable du phénix, qui renaît de sa cendre, et prouvé de nouveau que la voix du peuple est bien réellement la voix de Dieu.

À peine a-t-elle rallié tous ses enfants sous le même drapeau, et jeté les bases de son existence, qu'on a vu poindre à son horizon littéraire, un essaim de jeunes écrivains, Belges cette fois ; et bientôt, parmi les nombreux adeptes, se sont fait remarquer les Nothomb, les Victor Joly, les Prosper Noyer, les Bogaerts, les Desmet, les Juste, les Moke, les de Saint-Génois, les Conscience, etc., etc., sans compter les Dewez, les de Stassart, les Lesbroussart, les Reiffenberg, les Quetelet, etc., qui datent de l'époque de transition; puis la presse, cet infatigable Argus de nos intérêts publics, puissante et si estimée à la fois au dedans et à l'étranger; tous travaillant à dissiper les ténèbres que tant de siècles avaient accumulées sur la patrie, à produire cette lumière qui maintenant se répand au loin, accusant dans l'Europe, revenue de son étonnement, une nation nouvelle pleine de sève et d'avenir.

Ce sont surtout les souvenirs historiques qu'on a pris à tâche de faire revivre et qui éveillent chez tout Belge, une grande sympathie.

Et, en effet, que de changements politiques, de tourmentes et de vicissitudes, de sanglantes et décisives guerres, et que d'hommes marquants n'offrent pas les fastes de notre histoire !

Si l'on se reporte à l'invasion de Jules-César (57 ans avant Jésus-Christ), qui valut aux Belges la glorieuse appellation d'être " les plus braves d'entre les Gaulois, " on voit la Belgique s'étendant entre le Rhin, l'Océan, la Seine et la Marne. Vaincue, mais non soumise, après cinq siècles d'asservissement, elle court aux armes, chasse les préfets et les cohortes de Rome, et reconquiert sa liberté avec la même énergie qu'elle le fit naguère. Puis, après avoir passé sous la démocratie militaire des Clovis, l'administration de Grimoald, fils de Pépin de Landen, maire du palais d'Austrasie (la Belgique 640), le règne de Martin et Pépin de Herstal, de Charles Martel, de Pépin le Bref, élu roi des Francs, de Charlemagne et de son fils le Débonnaire, liche sur le trône de tout l'excès de ses scrupules pour les pratiques du cloitre, elle est inféodée à l'empire de Lothaire, autre indigne descendant du grand Charlemagne, qui comprend l'Italie, la Provence, la Franche-Comté, le Lyonnais, et en outre les contrées enserrées entre le Rhône, la Saône, le Rhin, la Meuse et l'Escaut, appelées la Lotharingie (840).

À cette époque, les ducs et les comtes, chargés temporairement de l'administration des provinces, profitant de la faiblesse du trône, changent leurs titres amovibles en dignités héréditaires, créent des fiefs et des vassaux, divisent, morcellent le pays en une infinité de seigneuries, et se livrent, pendant des siècles, des guerres continuelles, tantôt par droit d'héritage contesté, tantôt par esprit de conquête. Investi du gouvernement de la Lotharingie, saint Bruno, archevêque de Cologne, la divise en haute et basse Lorraine (959); cette dernière, composée de l'archevêché de Cologne, des duchés de Limbourg, de Juliers, de Gueldre et de Brabant, des comtés de Namur et de Hainaut, d'une partie de l'évêché de Liège et de la Flandre, d'abord aux mains de Godefroid, comte d'Ardennes, passe plus tard à Charles de France, puis Godefroid d'Eenhamen ou de Brabant et en 1089 à Godefroid de Bouillon.

Arrivent les croisades, ces guerres si éminemment poétiques, qui mènent Baudouin, comte de Flandre, sur le trône impérial de Constantinople, Godefroid de Bouillon, sur celui de Jérusalem, et dans lesquelles s'immortalisent les Thierry, comte de Flandre, les Othon de Trazegnies, les Jacques d'Avesnes, tous Belges. Des privilèges que les seigneurs avaient dû vendre à leurs vassaux, pour subvenir aux frais de ces expéditions, naît l'affranchissement successif des communes (Gand 1187), qui, dans les siècles suivants, donne une prodigieuse impulsion à l'industrie. Suivent la guerre d'extermination entre les d'Avesnes et les Dampierre , enfants des deux lits de Marguerite, fille de l'empereur Baudouin, comtesse de Flandre et de Hainaut; la célèbre bataille, dite des Éperons d'or, gagnée par les Flamands contre les Français, sous les murs de Courtrai (1502) ; les Flamands envahissant le Brabant et Éverard 'Tserclaes les forçant à abandonner leur conquête; les massacres entre les nobles et les bourgeois à Bruxelles et Louvain, et comme conséquence la ruine totale de l'industrie (1557); le Ruwaert Philippe d'Artevelde, digne fils de Jacques, à la tête de quarante mille Flamands des corporations, aux prises à Roosebeke avec une formidable armée française, qui rétablit Louis de Maele dans son comté de Flandre, d'où ses dissipations venaient de le faire chasser (1383) ; etc., etc.

Les provinces belgiques passent l'une après l'autre à la maison de Bourgogne (la Flandre 1384), par suite du mariage de Philippe le Hardi avec Marguerite, fille de Louis de Maele : Jean sans Peur, Philippe le Bon, Charles le Téméraire, Marie; à l'Autriche en 1477 : l'archiduc Maximilien marié à Marie de Bourgogne, Philippe le Beau et Charles-Quint ; sous la domination espagnole en 1557 guerres de religion, le duc d'Albe, conseil des troubles, la Hollande se sépare de la Belgique (1579), fameux siège d'Ostende, conquêtes de Louis XIV dans les Pays-Bas. La prise de Dunkerque force l'Espagne à demander la paix; elle l'obtient par le traité de Munster (1648), qui enlève à la Belgique tout le littoral au midi et à l'est de l'Escaut, depuis l'Écluse jusque près d'Anvers, tout le pays qui compose aujourd'hui la province du Brabant septentrional, la ville de Maestricht et son versant et la liberté de l'Escaut, au profit des Provinces-Unies. La paix des Pyrénées (1659) lui coûte encore plusieurs villes de la Flandre, du Hainaut et du Luxembourg, et, pour surcroît de malheurs, le traité de la Barrière (1713), livre les places de Namur, Tournay, Menin, Warneton, Ypres, le fort Knocke et Ruremonde, à la garde des troupes hollandaises. Par le traité de la Barrière, elle retourne à la maison d’Autriche ; puis, après avoir été incorporée à la France (1795), elle est annexée à la Hollande (1814) dont elle secoue le joug, Our prendre, tout indignée de sa longue sujétion, le premier rang parmi les nations les plus indépendantes de l'Europe, dans les limites tracées par les traités de Munster et des Pyrénées, moins les changements apportés par les 24 articles.

Quelles infortunes ! et quelle gloire !

Espérons-le : forte par elle-même et par ses alliances, la Belgique, profitant des leçons du passé, saura déjouer désormais, commercialement, les intrigues de certaine puissance dont nous parlerons, politiquement ces éternelles arrière-pensées de la France !

Mais occupons-nous de (l’histoire de la ville et du port d'Ostende, précédée d'une notice des révolutions physiques de la côte de Flandre) que nous publions.

Et d'abord, nous croyons pouvoir nous dispenser d'en démontrer longuement l'utilité. Au temps où nous vivons, chacun comprend que l'histoire est un puissant véhicule d'esprit national, et on conçoit sans peine la différence qu'il peut exister pour Ostende, dont l'importance s'accroit de jour en jour, entre avoir ou n'avoir point à la disposition de ses habitants et des nombreux étrangers qui y affluent sans interruption, ses annales qui sont d'un si palpitant intérêt. Pour ce qui regarde spécialement le port, on sait que fermé durant la république et l'empire, un système odieux est venu ensuite le perdre entièrement de réputation, et que naguère encore, sous l'influence de ce passé, on lui donnait, avec le prestige d'une grande autorité, des qualifications insolites, qui ne peuvent avoir pour conséquence que d'en écarter la navigation et le commerce. Sans doute, la personne à laquelle nous faisons allusion, en venant plus tard inspecter les lieux, y a vu autre chose ) qu'un port à moules, qu'un cul-de-sac ) et a depuis reconnu son erreur; mais il n'est pas moins vrai que dans sa prévention , elle n'a fait qu'exprimer ce qu'un demi-siècle d'adversité avait généralement accrédité, et qui, pour ce motif, appartient à l'histoire. Or, retracer fidèlement ce que le port a été et ce qu'il est, physiquement et commercialement, c'est donner à penser ce qu'il peut être et jeter dans le public un germe d'intérêt qui ne demandera que la réflexion pour se développer et produire; et le moment est d'autant plus opportun, que la ville d'Ostende, si longtemps sevrée de l'attention du gouvernement, l'attire nécessairement aujourd'hui et n'est pas éloignée, croyons-nous, de voir renaître la prospérité dont elle jouit sous Charles VI et Joseph Il.


RÉSUMONS NOTRE TRAVAIL.

LA NOTICE. - À l'arrivée de Jules-César, la côte de Flandre était couverte de marais. Pendant ou peu après la période romaine (v° siècle) la mer, brisant les dunes, envahit ces marais et les exhausse insensiblement. À mesure qu'elle ne vient plus couvrir les parties qu'elle a élevées, la culture s'en empare et les convertit en champs labourables. Nonobstant cette retraite, la mer ronge continuellement les dunes, tout en oblitérant les trouées qu'elle y a faites, et empiète sur le terrain qu'elle a abandonné.

Sous la couche de tourbe que l'on remarque sur toute la côte de Flandre et qui provient des marais du temps de Jules-César, on trouve partout une forte couche de sable fin, preuve, entre beaucoup d'autres, que la mer y a séjourné anciennement. Or, pour que des marais aient pu exister sur ce terrain, il a fallu que la mer s'en soit retirée ; car il est établi qu'ils ne se forment que par les eaux pluviales, et que la tourbe qu'ils produisent n'est due qu'à des plantes aquatiques. En recherchant la cause qui, antérieurement à l'existence de ces marais, a pu faire baisser la mer sur nos certes, nous la trouverons dans la rupture de l'isthme qui a joint l'Angleterre à la France.

Fréquentes et désastreuses irruptions sur toute la côte qui borde la mer d'Allemagne. — Émigrations des Flamands. — Engloutissement de Scharphoudt et de Onze­Lieve-Vrouw-ter-Streep.—Comment les dunes se sont primitivement formées; comment elles se détruisent et par quels moyens on les répare. — Nouvelles observations : de combien les dunes reculent, notamment au fort Albert et à l'endroit d'Ostende. Nécessité de se prémunir contre les débordements de la mer et possibilité d'empêcher son empiétement constant sur nos côtes.

Cette notice est tirée du savant et volumineux mémoire de M. Belpaire, sur les changements que la côte a subis d'Anvers à Boulogne, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur, depuis la conquête de Jules-César, couronné par l'Académie de Bruxelles en 1825. Nous n'avons d'autre mérite que d'en avoir réuni les matériaux épars, et d'y avoir ajouté le résultat de nos propres observations. Elle sera suffisante pour faire connaltre à l'homme du monde l'historique si intéressant de la côte et si généralement ignoré.


LA VILLE ET LE PORT D'OSTENDE.

Ostende, dont l'existence probable remonte antérieurement à 814, élevé au rang de ville en 1267, par Marguerite de Constantinople, comtesse de Flandre , prospère rapidement par ce privilège et par un procédé particulier, donnant au hareng flamand une réputation européenne, devient le centre d'un grand commerce et rend nécessaire le havre octroyé par Philippe le Bon, et creusé à l'ouest en 1445. Saccagé et réduit en cendres en 1489, par Daniel Van Praet, seigneur de Merwede. Ostende se rétablit peu à peu, se fortifie en 1585, est détruit de fond en comble lors du siège de 1601 à 1604, aussi mémorable par l'acharnement des combattants, les moyens d'attaque et de défense, les cent cinquante mille hommes de toutes tes nations de l'Europe restés sur le carreau, que par sa durée. La ville se relève ensuite de ses décombres, l'ancien Ostende passe sous la mer, le havre d'Ouest, s'oblitère, celui d'Est se forme, s'accroit ou diminue en profondeur ; et, pendant tout un siècle, le port lance ses corsaires, les Jan Jacobsen , les Erasmus de Brouwer, les Jan Broucke, les Diericksen, les Roel deReuse, les Jacques Besage, les Philippe Van Maestricht, toujours vainqueur et jamais vaincu, I et tant d'autres, tantôt contre la Hollande, tantôt contre la France ou l'Angleterre, ou bien encore contre ces deux puissances combinées, Anne d'Autriche et Cromwell. Nous verrons ces rudes marins, de concert avec leurs frères de Dunkerque, autres intrépides de la mer du Nord, capturer d'un seul coup, vingt, trente et jusqu'à quarante navires, soutenir contre des forces triples, quintuples, des combats à toute outrance, et rendre le nom ostendais la terreur et l'effroi sur mer.

Puis viennent les tentatives du cardinal Mazarin sur Ostende, et la sanglante mystification dont ce ministre fut l'objet1 cette occasion (1658) ; la compagnie de navigation aux grandes Indes, instituée par Charles Il d'Espagne (1698), et la physionomie d'Ostende pendant la guerre de succession.

Maison d'Autriche (1714) : encouragements accordés par Charles VI à la navigation ; création de la fameuse compagnie des Indes orientales d’Ostende ; ses opérations ; intrigues de la Hollande, coalition de toute l'Europe contre cette compagnie et sa suppression (1731). Marie-Thérèse : grandes améliorations locales et d'administration ; siège de 1745, occupation française ; occupation française pacifique (1757-1762); guerre d'Amérique (1778). Joseph Il : franchise du port (1781); navigation aux grandes Indes encouragée pour la troisième fois ;mouvements prodigieux du port, prospérité inouïe. Invasions des armées françaises (1792-1794) : monstrueuses réquisitions, ruine d'Ostende, fêtes républicaines ; bombardement de l798 : le commandant Muscar et ses cent cinquante grenadiers. Le camp de Boulogne : effets funestes du système continental ; nombreux combats sur la rade ; les licences de commerce. Guillaume 1er : le port sacrifié à la Hollande. 1830 : ses heureuses conséquences ; excellence du port, et combien sa prospérité importe au pays ; sollicitude particulière du roi pour Ostende.

Tels sont les principaux événements que nous aurons à raconter.

Nous avons puisé dans l'Annuaire de Bowens ; nous n'avons laissé de côté que les superfluités, les éclairs, la pluie et le beau temps qui s'y trouvent consignés, presque à chaque page, et nous nous sommes bornés à prendre l'essentiel ou à faire un résumé des documents, tel que l'octroi de Charles VI qui contient 103 longs articles. De Bonours et Flemming  nous ont fourni les matériaux pour décrire le fameux siège de trois ans qui formera un cinquième de notre ouvrage; et le beau plan d'Ostende à cette époque, que nous y ajoutons , nous l'avons trouvé dans un livret , sans nom d'auteur, publié à Paris , par livraison, pendant l'événement, et qui nous a donné aussi les détails d'un combat naval entre une flotte batavo­-anglaise et les galères de Spinola que nous rapporterons, et dont de Bonours et Flemming ne parlent que superfi­ciellement. Nous nous sommes servis de Van Hasten pour décrire la bataille de Nieuport qui vient s'intercaler dans l'histoire d'Ostende, et de la brochure de l'avocat Debock, pour raconter les tentatives de Mazarin. Puis, nous avons consulté d'autres ouvrages et notices que nous indiquerons en temps et lieu.

Pour l'époque néfaste de 1792 1830, et qui n'est pas la moins intéressante, nous nous sommes guidé d'après les archives de la ville, qui nous ont .été communiquées avec une complaisance que nous aimons à reconnaître, et le Journal d'Ostende des années 1829 1830 et 1831, qui relate en flamand et par ordre de date, ce qui s'y est passé de 1793 à 1802 ; puis d'après le souvenir de personnes dignes de foi.

Le plan de la ville au temps du siége de 1601 , que l'on chercherait vainement dans les cartons du ministère de la guerre, et sur lequel on remarque un reste de l'ancien Ostende, englouti par la mer, nous permettra de relever une erreur apparente de Belpaire, relative au reculement des dunes, et de préciser à peu de chose près, de combien elles sont rentrées depuis environ deux siècles et demi à l'endroit d'Ostende. Nous ajoutons également un plan de la ville d'aujourd'hui, afin que par la confrontation on puisse juger des améliorations locales qui sont survenues.

Nos recherches prouveront encore d'une manière (convaincante) que c'est à tort que beaucoup d'auteurs ont placé le Portus itius et le port Épatiac des Romains , sur la côte de la Flandre actuelle, et que môme lors de l'invasion de Jules-César il n'a pu exister des ports aux lieus oit se trouvent Ostende et Furnes, comme l'admettent beaucoup d'historiens.

Voilà pour l'opportunité et le plan de notre travail. Quant à l'exécution, nous considérons deux choses : d'abord, les idées ou réflexions, entourage des faits qui les lie les uns aux autres; ensuite, le style au moyen d'expression. Dans celle-là, nous aimons justesse, convenance ; dans celle-ci, clarté, précision.

Nous nous sommes attachés à réunir toutes ces qualités; mais nous n'osons espérer d'avoir entièrement réussi.

 

NOTICE


RÉVOLUTIONS PHYSIQUES DE LA COTE DE FLANDRE.

L'incertitude qui règne sur l'histoire du pays en général, antérieurement à l'invasion romaine, et que l'on doit attribuer à l'odieux édit par lequel l'empereur Auguste, successeur de Jules-César, fit détruire tous les documents historiques des Belges, ne permettrait non plus que d'établir des hypothèses plus ou moins fondées sur l'état de nos côtes dans ces temps reculés, si les observations géologiques ne nous offraient des indices certains.

Ératosthène, ce célèbre savant grec, devenu bibliothécaire d'Alexandrie, sous Ptolémée Évergète (200 ans avant l'ère chrétienne), ne connaissait les côtes de l'Europe au-delà des colonnes d'Hercule, que par le récit du Marseillais Pythéas, qui disait avoir visité tous les pays maritimes de cette partie du monde, depuis le Tanais jusqu'à Thule, sous le cercle polaire.

Les Commentaires de Jules-César, Pline le naturaliste, la Germania de Tacite, la Géographie de Strabon, celle de Ptolémée, les écrits historiques de Dion Cassius même ne déterminent clairement aucun point de géographie ancienne de la Belgique, et Jules-César, le conquérant de cette Belgique, semble se soucier si peu de la situation des lieux, qu'il n'en parle que lorsque cela devient nécessaire à la description de ses batailles.

Cependant ces auteurs s'accordent à représenter la Morinie qui s'étendait d'au-delà Thérouenne jusque vers Ostende, et la Ménapie, qui occupait une partie du Tournaisis d’aujourd’hui, près de la moitié de la Flandre occidentale et toute la Flandre orientale, et séparait ainsi entièrement les Morins des Nerviens, comme deux pays qui se ressemblent et entrecoupés de marais et d'épaisses forêts.

César dit qu'à son approche, les Morins et les Ménapiens se retirèrent dans leurs marais et forêts où il ne put se frayer un passage à cause des pluies et de l'énergique résistance de ces peuples, à laquelle il rend hommage. II parle encore de ces marais et forêts, lorsque l'année suivante, à son retour d'Angleterre, il envoya ses lieutenants Labienus, Titirius et Cotta contre les Morins et les Ménapiens. Strabon dit que les Morins se refugièrent dans des îles qui se formaient par le flux de la mer ( nous verrons plus loin que c'est des bancs de Flandre qu'il s'agit ici) ; et Dion Cassius rapporte que César ne put s'emparer d'aucun de leurs cantons; qu'il essaya de percer jusqu'à leurs retraites en faisant abattre les forêts, mais que considérant leur immense étendue et voyant approcher l'hiver, il renonça à son entreprise.

Les légionnaires, la hache à la main, déblayèrent ainsi toute la contrée qui s'étend de Boulogne-sur-Mer jusqu'à la frontière actuelle.

En considérant l'état présent de nos côtes, et en recherchant les causes des changements que l'on remarque, nous arriverons à démontrer l'assertion des auteurs que nous venons de citer.

Les vastes forêts, dit M. Belpaire, ont disparu, et sont converties en champs labourables ; c'est à peine si l'on en trouve quelques restes dans les bois de Dieppe, de Boulogne, des environs d'Ypres, de Poperinghe, de Thourout et de Bruges. Les marais ont également disparu ; on n'en voit plus guère que dans les départements du Nord et du Pas-de-Calais, du côté de Bergues, Bourbourg, Saint-Omer et d'Aire.

Nous verrons plus avant que la plus grande partie de ces marais a été envahie par la mer.

En parcourant le voisinage de l'Escaut depuis au-dessus d'Anvers jusqu'à son embouchure, ensuite la côte depuis cette embouchure jusque vers les hauteurs du cap Blanez, on trouve partout une couche plus ou moins épaisse de terre glaise ou vase grise, contrastant d'une manière remarquable avec le sol environnant qui presque partout est très sablonneux.

Les dunes de la mer forment une des limites de cette bande de glaise, l'autre limite commence vers la Tête-de Flandre, vis-à-vis d'Anvers , passe par Calloo, en deçà de Hulst, près du Sas-de-Gand, se dirige ensuite sur Asseneede, Bouchoute, Saint-Laureyns, Ardenbourg, Midelbourg, Damme, Houthave, Stalhille ; traverse le canal de Bruges à Ostende, près de Stalhille, passe à Ettelghem, Oudenbourg, Westkerke, Ghistelles, puis à Zevecote, 'Lande, Leke, Keyem, Beerst et Dixmude, Women, Merken ; ressort vers Knocke et Loo et de là se dirige vers Oeren; suit le canal de Loo jusqu'à quelque distance de Furnes ; passe au canal de la Colme qu'elle longe d'assez près jusque vers les hauteurs qui bordent le bassin de l'Aa et qui vont se terminer au cap Blanez : cette bande de glaise est plus épaisse, à mesure qu'elle approche de la mer. A Anvers, elle se réduit presque à rien ; le long de la côte depuis l'Écluse jusqu'à Gravelines, elle est de cinq à dix pieds. Elle est presque partout plus basse que la haute marée, pendant les syzygies. Au-dessous on trouve généralement jusque vers Dunkerque, une couche de tourbe de trois , dix et quinze pieds d'épaisseur, reposant sur une vase bleue ou sur du sable fin. Dans les environs d'Ostende, la partie inférieure de cette tourbe est une masse noire et compacte entremêlée de racines et de feuilles de jonc parfaitement conservées. La partie supérieure ne contient plus de jonc, mais une grande quantité de brins ligneux qui paraissent être des racines de bruyères. La tourbe des couches les plus élevées ressemble beaucoup, lorsqu'elle est séchée, à de la bouse de vache, nom qu'on lui donne.

Il n'est point rare de rencontrer des arbres dans la tourbe. Ces arbres sont toujours au fond du bassin même : de là leurs branches s'élèvent plus ou moins dans la masse tourbeuse ; ce sont ordinairement des chênes qui deviennent très-noirs et durs après leur extraction, ou bien des hêtres et des sapins. Généralement ces arbres sont entiers et couchés dans une direction constante, la tête entre le sud et l'est.

Dans les environs de Dixmude, la tourbe offre fréquemment des noisettes et de la semence de genêts.

En 1821 , des paysans employés à l'extraction de la tourbe ont trouvé dans une des tourbières de Mannekens-veere, près de Nieuport, un navire chargé de meules de moulins à bras enfoncé dans la tourbe d'environ cinq pieds, et s'élevant d'autant dans la glaise, qui le recouvrait encore de quatre ou cinq pieds. La plupart de ces meules ont servi à paver la cour de la ferme dont la tourbière dépendait, mais les plus lourdes et les plus profondes sont restées dans le navire qu'on a recouvert de nouveau.

On trouve aussi fréquemment dans la tourbe ou plutôt dans la glaise qui la recouvre, et surtout immédiatement au-dessus de la tourbe, des objets d'art de la période romaine. Le cabinet d'histoire naturelle de M. Paret à Slykens, près d'Ostende, s'est  encore enrichi en 1841 , d'urnes funéraires pleines de leurs cendres et de poteries fines du temps des Romains, ainsi que d'un chêne extrait de la tourbe à Oudenbourg. Les urnes, en terre rouge, et artistement travaillées, semblent être cuites d'hier.

Nous avons dit que les dunes formaient une des limites de la couche de terre glaise qui existe dans le voisinage de la côte, depuis l'embouchure de l'Escaut jusque vers les hauteurs du Blanez ; mais cela n'est vrai qu'à quelques égards, car on voit quelquefois sur la grève, des espaces de glaise plus ou moins étendus qui sont le prolongement de la couche intérieure. Ou trouve aussi généralement, en creusant dans le sable de la grève, la même couche tourbeuse que l'on observe en deçà des dunes. En 1823, on en a extrait une grande quantité entre Ostende et Nieuport. Quelquefois cette tourbe vient à nu sur l'estran ; elle parait être également à nu plus avant en mer, car à chaque tempête, les flots en jettent une grande quantité sur le rivage. Cette tourbe est absolument la même que celles d'en deçà des dunes.

Ce qui vient d'être dit sur la constitution des bords de la mer ne s'applique qu'à la partie qui est entre Dunkerque et l'Escaut. Depuis Dunkerque jusqu'au-delà de Calais, on ne trouve plus de tourbe, mais seulement de la vase assise sur un terrain de sable.

La grève, que l'on nomme aussi estran, est la plage qui sépare les dunes de la mer, et que celle-ci recouvre plus ou moins à chaque marée. Sur toute la côte, elle va en pente fort douce, depuis les dunes jusque dans le bassin de la mer, et sa largeur est variable depuis cent jusqu'à deux mille toises. Elle est presque exclusivement de sable et.de débris de coquillages. Sa largeur totale se divise en deux ou trois légères ondulations qui forment autant de bancs parallèles à la direction des dunes lorsque la marée est haute. Ses bords, dans le plat pays, ne sont pas sujets à de petites et fréquentes sinuosités ; mais ils, suivent sans presqu'aucune dentelure, la direction générale de la côte.

Les laisses des hautes et basses marées sont variables comme les marées mêmes. Ainsi le plus grand écartement que forment ces laisses a lieu aux syzygies, c'est-à-dire aux nouvelles et pleines lunes. La laisse de haute mer arrive rarement jusqu'au pied des dunes, excepté par des tempêtes : et alors la mer y cause des brèches quelquefois très-considérables. Le sable de la partie de l'estran entre la laisse ordinaire de haute mer et les dunes, étant presque toujours hors de l'eau, devient sec et mouvant, et s'enlève facilement lorsque le vent est violent. C'est au moyen de ce vol de sable que les dunes se forment et s'entretiennent comme on le verra plus loin.

Au-devant et le long de notre côté, la mer est peu profonde. En partant de Calais elle est embarrassée de bancs nombreux qui s'étendent à une distance d'autant plus grande en mer qu'on s'éloigne davantage du détroit.

Tous sont formés d'un sable fin, gris et noir. Entre les bancs, le fond est généralement du sable mêlé de vase.

Tous ces bancs vont en divergeant à partir de la pointe du Blanez jusqu'à la rade de Dunkerque. De Dunkerque jusqu'à l'embouchure de l'Escaut, ils se dirigent assez parallèlement à la côte.

On a vu que du temps de Jules-César, nos côtes étaient intérieurement couvertes de marais. C'est ce que confirme la tourbe qu'on y trouve. On sait que la tourbe se forme dans les marais, les prés humides et les bruyères. On a vu que ces marais avaient été recouverts d'une couche de glaise; que cette couche de glaise est à peine au niveau de la mer; qu'elle a sept ou huit pieds d'épaisseur, et que la couche de tourbe est d'une épaisseur moyenne à peu près égale, ce qui donne au fond des anciens marais une profondeur d'une quinzaine de pieds au-dessous du niveau de la mer.

Recherchons maintenant la cause des changements que nous remarquons.

Et d’abord, examinons comment il a été possible que des marais d'eau douce aient pu exister si près de la mer à quinze ou vingt pieds plus bas que son niveau, et comment la mer s'est emparée de ce fond.

Les marais ayant existé plus bas que le niveau de la mer, il en résulte que pendant le grand nombre de siècles qu'il a fallu à la couche de tourbe pour se former, il a dû exister, entre ces marais et la mer, quelqu’obstacle qui s'est opposé à l'envahissement de cette dernière.

Le bassin maritime dans lequel se trouvaient les marais offre une plaine extrêmement unie, et la forte couche de sable fin, que l'on remarque au-dessous de la couche de tourbe, prouve l'ancien séjour de la mer dans son sein.

Pendant ce séjour le vent nord-ouest aura donné naissance à une suite de bancs, semblables à ceux qui sont aujourd'hui en avant de la côte. Un événement, dont on ne peut guère assigner la cause, aura fait baisser promptement le niveau de la mer de plusieurs pieds, de manière à mettre ces bancs à sec. Ces bancs étant ainsi asséchés, des dunes s'y seront formées qui en auront encore élevé les parties hautes et fortifié ainsi la nouvelle barrière opposée à la mer. Celle-ci n'ayant plus d'accès dans le bassin, l'eau de mer qui y sera restée se sera évaporée, et aura été remplacée ensuite par les eaux pluviales, qui, se réunissant dans la partie inférieure, auront formé les marais dont parle César, lesquels ont produit la couche de tourbe qui se voit sur toute la côte.

Mais la mer n'aura pas plus tôt trouvé un obstacle dans les dunes qu'elle venait de former, qu'elle aura commencé à les ronger. D'un autre côté, le vent de nord-ouest aura constamment fait avancer ces dunes à l'intérieur en transportant le sable dans cette direction. Ces deux causes réunies auront, par la succession des temps, fait disparaître tout le plateau élevé ; il ne sera plus resté que les dunes qui, n'étant plus défendues par une grève assez haute pour que la mer ne vienne pas à leur pied, lui auront bientôt livré passage.

Ici commence une nouvelle époque pour la géographie physique de cette côte. La mer déchire les dunes en beaucoup d’endroits ; elle se jette avec violence par ces ouvertures et se répand dans les terres qu'elle couvre de plusieurs pieds. Elle entraîne tout sur son passage ; mais, à la marée descendante, elle s'écoule par où elle était entrée, pour revenir encore à la marée suivante.

Cette invasion donne naissance à une infinité de criques qui s’approfondissent considérablement par le courant continuel des marées montantes et descendantes ; et des ports, capables de contenir les plus grandes flottes de ces temps, existent en plusieurs endroits.

Mais tout ce mouvement n'aura qu'un temps. La mer porte en elle-même le remède au bouleversement qu'elle vient de produire. En arrivant sur ces terres, ses eaux tenaient en suspension une grande quantité de vase charriée dans son sein par les rivières avoisinantes, et que les flots soulevaient ; mais retrouvant ici le calme, elle la laisse se précipiter et former le premier feuillet d'une couche vaseuse. Deux fois par jour de nouvelles eaux déposent un nouveau feuillet sur cette couche qui, avec le temps, acquerra une épaisseur de plusieurs pieds.

On conçoit donc que l'exhaussement du sol doit s'être fait dans un temps assez court, surtout dans le principe de l'invasion.

Bientôt il sera arrivé que plusieurs parties de ce terrain n’aient plus été que légèrement couvertes dans les marées ordinaires. Les criques recevant ainsi de moins à moins d'eau, se seront à leur tour envasées. Les ouvertures mêmes, par où elles communiquaient à la mer, se seront oblitérées par l'une ou l'autre cause, comme une tempête ou un vol de sable considérable.

Cependant la mer et le vent n'ont point cessé leur action sur les dunes. Celles-ci ont continué de rentrer ; à tel point qu'une partie de la couche de glaise et de la couche tourbeuse qu'elles recouvraient, s'est montrée sur la grève et a ensuite passé sous la mer.

Les effets de l'invasion que nous venons de décrire sont trop patents et se renouvellent trop souvent encore sous nos yeux, pour qu'on puisse douter un instant de leur réalité.

Nous n'entrerons point dans de grands détails pour prouver l'ancien séjour de l'Océan dans le tractus qui borde la mer d'Allemagne, et particulièrement sur la côte de Flandre ; trop de monuments attestent ce séjour.

Les bois pétrifiés qui portent encore les marques des perforations du taret (ver de mer), et les bancs d'écailles marines que l'on trouve à Aeltereu entre Bruges et Gand, rendent cette vérité incontestable. Mais à défaut d'autres preuves, la couche puissante de sable fin que l'on trouve sous la tourbe et qui est élevée çà et là de quelques légères élévations en forme de bancs, fait assez voir que ce terrain, absolument semblable à celui de la mer qui le borde, a été formé par elle, et que ce n'est que dans des temps assez récents par rapport aux grandes catastrophes qui ont bouleversé la terre, qu'elle s'est retirée de ces lieux.

Dans cette retraite, la mer a abandonné non-seulement les parties élevées du bassin, mais le bassin entier, y compris ce qui était à plus de vingt pieds au-dessous de son dernier niveau, et c'est ce qui se prouve par l'existence de la tourbe dans ces lieux, comme nous l'avons déjà fait remarquer.

Il existe dans le vulgaire une opinion qui attribue la tourbe aux végétaux que la mer, dans son invasion, aurait déposés. Si cela était, on ne verrait pas constamment les plantes et racines aquatiques par-dessous et les plantes des prés et des bruyères par-dessus. Mais une réponse sans réplique, c'est qu'on ne voit dans la tourbe aucune trace de plantes marines qui devraient s'y trouver en grande abondance, si la mer avait formé cette tourbe, puisqu'elle jette une grande quantité de ces plantes sur la grève ; surtout pendant les tempêtes.

La tourbe s'est donc formée sans l'intermédiaire de la mer. Elle a commencé à se former dans un immense marais, puisque sa partie inférieure n'est composée que de joncs et d'autres plantes aquatiques. Ces plantes, par leur dépérissement annuel, ont insensiblement exhaussé le fond du marais qui, à la longue, a été transformé en un pré, couvert d'eau seulement eu hiver, sur lequel les roseaux ne croissaient plus, mais qui donnait une herbe abondante, dont les débris venaient encore chaque année ajouter une couche à la tourbe. C'est alors que ces plantes ligneuses ont commencé à paraître et ont crû en grande quantité. Enfin, en beaucoup d'endroits, ainsi que cela a encore lieu tous les jours dans les prés qui ont longtemps porté de l'herbe, la mousse seule a couvert la terre et est à son tour venue contribuer à la formation de la tourbe.

Si la tourbe est une substance entièrement étrangère à la mer, il est clair que celte dernière n'avait aucun accès aux lieux où elle se formait ; car les plantes d'eau douce ou des prés ne pourraient croitre dans l'eau de mer. D'ailleurs, le fond primitif du marais se trouvant quinze ou vingt pieds plus bas que la mer, celle-ci aurait empêché toute végétation en cet endroit, si elle y avait versé quinze ou vingt pieds d'eau salée. Elle n'eût pu y apporter que du sable ou de la vase.

En supposant qu'à partir du moment où la tourbe a paru, elle ait augmenté de l'épaisseur de deux millimètres par an , ce qui répond assez bien à l'épaisseur des feuillets de la tourbe supérieure, et en prenant la plus grande hauteur de la couche à quinze ou seize pieds de Flandre, ce qui fait environ quatre mètres cinq décimètres, on aura environ 2250 ans, temps qu'il lui a fallu pour se former.

 

A SUIVRE

 

 

 

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