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ERASMUS de BROUWERE, le fondateur 1590 -  1668 (II)

 

Brimées par le traité de Westphalie, privés du Bas-Escaut et de ses embouchures, condamnées à vivre repliées sur elles-mêmes, dans l'humilité de leur défaite perpétuelle, nos provinces, en voulant recommencer l'aventure océane, avaient eu un mo­deste sursaut de revanche. Modeste, mais prometteur. Il ne s'agissait pas de reprendre de force notre fleuve enchaîné; il ne s'agissait pas de sauver Anvers, qui étouffait dans sa splendeur morte, au bord de ses quais tragiquement vides; il s'agissait seulement d'ouvrir ailleurs, si difficile cela fût-il, une fenêtre sur la mer.

Les principaux actionnaires de la Compagnie étaient anver­sois. C'est à Anvers qu'elle avait été fondée, et que son capital de six millions, considérable pour le temps, avait été formé en mois de vingt-quatre heures. C'est dans les caisses anversoises d'un Arnold de Coninck ou d'un Arnold de Pret qu'avait afflué l'or produit par les premières expéditions lointaines. O ironie ! Ces armateurs restaient assis au bord de l'Escaut — puissant mais interdit — et leurs navires prenaient la mer à Ostende. Ils n'en étaient pas humiliés, et ils avaient tort. Guillaume de Brouwer grondait à leur place. Mais il avait lui, toutes les raisons d'être orgueilleux, car ce n'était pas seulement la gloire que sa ville gagnait dans son aventure : la richesse accompagnait la gloire. Et quelles possibilités ne s'ouvraient pas pour tant de fils de corsaires de la côte, impatients d'avoir vu revenir la paix. Les Hoys, les Emmery, les Lancksweert, tant d'autres dont les noms, rivaux de ceux de Jean Bart, par exemple, méritaient de ne pas périr. Par eux la Compagnie d'Ostende, ainsi nommé communément à cause du seul port d'attache possible de cette nouvelle Compagnie des Indes, était doublement ostendaise...

On sait peu de choses de son premier voyage en Extrême-Orient, sinon qu'il le fit en qualité de commandant en second du Keizerinne, et que, parti le 20 janvier 1725, il fit brillamment ses preuves au cours d'un demi-tour du monde qui, dix-huit mois après, s'acheva sans encombre; et que son succès même dans cette expédition le désigna pour le commandement du Marquis de Prié, ex Ville de Gand, frégate de 480 tonneaux, percée de vingt-huit bouches à feu, le plus illustres des navires de la Compagnie. Ni le Charles VI, malgré le nom de l'impérial protecteur de l'entreprise, ni le Prince Eugène, ni le Cheval Marin, ni le Bon Succès, ni l'Aimable Marie, ni l'Apollon, ni le Phénix, ni le Tigre, n'eurent la chance qu'il eut d'abord de rapporter aux Pays-Bas les plus riches cargaisons — l'une d'elles fut vendue avec plus de deux millions de bénéfice net à l'époque donnant du cent pour cent aux bailleurs de fonds. Aucune, non plus, ne connut le péril et la légende d'un combat naval plus beau encore que ceux du vieil Erasme, et qui devait être révélateur de l'acharnement des concurrents hollandaise et anglais de la Compagnie, et du prestige presque surhumain d'un marin flamand.

Ayant quitté Ostende le 23 janvier 1727, et ayant voyagé de conserve, jusque dans le détroit de la Sonde, avec la Concorde, de 32 canons, commandée par le capitaine Reingoet, qui allait aussi en Chine, le Marquis le Prié avait séjourné à Canton, pendant une année, du 21 juillet 1727 au 27 juillet 1728, et le capitaine de Brouwer y avait brillé par son faste, sa jovialité et sa fierté, qui s'accompagnaient volontiers d'un bon rire. C'est au cours de ce séjour que, moins soucieux des rites et des politesses chinoises qu'il le sera dans les années du Sleswig, il avait marqué, un peu insolemment, sa supériorité au Vice-Roi. Apprenant que la visite qu'il allait faire à ce personnage devait être solennisée par des prosternations répétées, « il revêtit son marmiton, qui avait la même corpulence que lui, de son uniforme de cérémonie, et l'envoya accomplir, à sa place, les rites insupportables. « On a pus se demander si cette impertinence n'était pas la cause de l'agression dont il devait être la victime — et le héros — pendant son voyage de retour. Il semble probable que celle-ci fut provoquée, soudoyée et organisée par les concurrents, qui avaient juré la mort de l'entreprise Belgique, et qui, — on le vit en tant d'autres circonstances — ne reculèrent devant aucun moyen pour l'attaquer et la ruiner. Si c'est exact, on peut dire que, cette fois, ces concurrents si redoutables trouvèrent à qui parler !

Le Marquis de Prié, lourdement chargé de précieuses denrées, avait dépassé, depuis deux jours, la barre de la rivière de Canton, quand, au lever du soleil, en pleine mer, le navire se vit encerclé par une menaçante flottille de pirates chinois, grandes jonques armées de nombreux canons, et portant audacieusement le pavillon noir — visiblement décidés à jeter l'équipage à l'eau et à s'emparer de la cargaison. Un des organisateurs, bien renseigné, de leur coup de main, les avait prévenus qu'un accès de goutte rendait à peu près impotent le commandant de la frégate et que, depuis plusieurs jours, il était incapable de se lever de son fauteuil. Ils furent stupéfaits quand, à la première menace, ils virent les matelots le monter dans son fauteuil sur le pont, d'où il commanda contre eux, en personne, une décharge générale de ses canons. Mais ils avaient le nombre et ne se dispersèrent pas. Ils firent donner, assez maladroitement, leur artillerie qui ne fit sur le Marquis de Prié que de menus ravages, mais, s'étant élancés à l'abordage, à travers la fumée épaisse, ils utilisèrent tout de suite leurs meilleurs tireurs à essayer d'abattre ce capitaine immobilisé. C'était là le coup facile et décisif à faire, l'essentiel.

Il était assis dans son bel habit brun, fier et calme, une tabatière à la main, comme si l'heure était venue de priser la poudre odorante, et, sans un geste superflu, à gauche puis à droite, sans presque un mouvement, il commandait le feu.

Quand la fumée se dissipait, il apparaissait, offert comme une cible; pourtant, les balles qui sifflaient et claquaient l'environnaient sans l'atteindre. Cela tenait du prodige !

Un grand cri, soudain : il est touché à la tête ! Mais non ! ce n'était que sa haute perruque, qu'un coup plus précis avait enlevée. Elle volait en l'air, tournoyait, retombait au pied du fauteuil. Et lui, toujours impassible, sans un mouvement superflu, demeurait au centre du combat, intangible, invulnérable.

Un navire ennemi était déjà collé à bâbord, un autre à tribord, les Chinois allaient commencer l'escalade. Certes, ils allaient être bien reçus ! Mais, si le chef tombait, que deviendraient les enragés Flamands ? Les meilleurs tireurs parmi les pirates continuaient leur match, dont il était l'enjeu et la mire. En vain. L'un d'eux, enfin, perché dans une mâture, derrière la poupe du Marquis de Prié, entrepris d'atteindre le commandant dans le dos. Une balle bien placée troua, à la hauteur de ses omoplates le mince dossier du fauteuil : il ne cilla point. Une seconde balle, à hauteur des reins, perçait l'acajou d'un coup net et sec. C'est comme si, au moment de l'atteindre, cette balle, encore, avait été miraculeusement déviée. En réalité, elle avait déchiré et transpercé l'habit, effleuré la chair. Mais Guillaume de Brouwer savait bien que, s'il avait bougé, il était perdu...

Ce fut le contraire. Sa force d'âme seule venait de faire de lui, ainsi qu'il convenait, le vainqueur inattendu de cette bataille. Les marins jaunes, à le voir ainsi préservé parmi leurs morts, leurs blessés et les siens, s'imaginèrent qu'il était une sorte de dieu. Quelques-uns conjurèrent leurs propres divinités. Tous ceux qui venaient d'aborder, ou allaient aborder, se rendirent, anéantis jusqu'à l'agenouillement. Les autres déchaînèrent la fuite, épouvantés, parmi les rafales de l'artillerie et des fusillades. Le Marquis de Prié était sauvé, et, avec lui, tout son équipage, et la fortune hasardeuse des armateurs, banquiers, marchands d'Anvers et d'Ostende; peut-être, aussi, pour quelque temps, la Compagnie elle-même, et le prestige asiatique des glorieux Pays-Bas, qui dépendait d'elle.

Sagement, ses prisonniers, maintenant à genoux, craignant le pire, attendaient le bon plaisir du capitaine de Brouwer.

Par bonheur, il les traita bien. C'était sa manière. Les mœurs maritimes s'étaient adoucies depuis l'époque du grand oncle Erasme. Par bonheur pour eux et pour nous. Car il se contenta, ayant appris que, parmi eux, se trouvaient des artisans habiles, de leur ordonner, comme rançon, de lui sculpter, dans un bois bien dur, une reproduction de son fauteuil — elle est toujours restée chez les petits-fils de son nom — et de modeler son portrait. Ils exécutèrent celui-ci dans une sorte de biscuit de pâte de riz, qui a résisté à plus de deux siècles, tel que le personnage leur était apparu sur sa passerelle de commandement, et comme s'il s'était agi d'une idole.

Je regarde cette statuette et je comprends mon héros minutieusement rendu par l'artiste jusqu'au moindre détail du costume et du geste. Guillaume de Brouwer est assis dans son ancien fauteuil de bord, vêtu de son ample habit à cent boutons d'or, ouvert sur un grand jabot plissé, éblouissant de blancheur flandrienne. Sous le grand gilet noir, le ventre majestueux s'enfle noblement, sans vulgarité ni fausse graisse, en une courbe d'où les pans du gilet retombent sur les haut-de-chausses de soie, que continuent, bien tirés, de stricts bas noirs. Les pieds, finement cambrés, chaussées d'escarpins à boucles d'or, reposent sur la barre transversale qui relie, entre eux, les pieds du fauteuil.

La tête est très hautaine et d'une étonnante netteté, bien ronde, rose et rouge, avec des pommettes luisantes sous le hâle d'un vernis encore frais, et des yeux noirs brillants, bien fixes et large ouverts, qui commandent peut-être aux vents et à la mer, certainement aux marins et à ceux qui osent braver leur puissance. Pourtant, que le geste de ce maître des eaux est simple et familier ! La main gauche, sortant d'une manchette fine au bout d'un bras doucement levé, tient la boîte à prise, ovale et dorée. Les doigts de la main droite, qui se lève aussi du bras du fauteuil, commencent déjà de se joindre gracieusement pour la pincée du tabac en poudre. Et c'est sans doute le contraste de ce geste et de l'attitude générale du corps et du port de la tête qui donne à cette statuette une impression de calme dominateur, d'invisibilité statique... Mais, ce qui retient surtout le regard, c'est la calvitie intégrale de la tête ronde, dont la perruque vient d'être arrachée par les balles. Calvitie qui eût été ridicule à Ostende; elle est ici souveraine. On se rend compte qu'en la voyant apparaître, plus brillante encore que les yeux, luisante, absolue, comme rayonnante, les assaillants ont dû sentir que Guillaume de Brouwer était d'une race invincible...

Il est des portraits dont la ressemblance ne fait aucun doute. Ils sont criants. On en est sûr, même si l'on n'a aucun point de comparaison, aucun document de contrôle. Ma statuette est de ceux-là. Elle exprime, pour moi d'ailleurs, plus que l'âme du calme marin ; la simple maîtrise de soi, qui fait la force confiante et la victoire. La conscience d'une race robuste et tenace qui survit, sans étonnement, aux tempêtes et aux menaces de naufrage... Mais j'ai là un témoin garant de la ressem­blance scrupuleuse du visage du capitaine : c'est le fauteuil dans lequel, pendant son combat, il était assis. Par les mêmes voies que la 'statuette, d'héritage en héritage, parfois oublié dans un grenier, parfois remis à l'honneur dans un salon et repoli par des étoffes douces, il m'est arrivé. Et je l'ai placé devant la cheminée, aux pieds même du demi-dieu marin sous son globe. Jusqu'au dernier détail, le petit fauteuil minutieux qui supporte l'aïeul, reproduit le fauteuil véritable, authentiquant le visage exact de l'Ostendais : le fauteuil de bois d'acajou, si léger, si robuste, avec son dossier arrondi, constitué d'une planchette courbe, et comme faite au dos du maître, ses

montants lisses, ses supports et ses poignées en col de cygne, et ce tissu du siège, fait de fibres brunes tressées, d'une solidité originaire, qui a résisté à une navigation de trente ans et à plus de deux cents ans de vicissitudes.

Mais, encore une fois, ce n'est pas à ce tissu vénérable qu'on s'arrête, ni même aux initiales de cuivre G.D.B. dont le capitaine au long cours a marqué son siège de commandant : c'est, au-dessous de celles-ci, à hauteur des omoplates, dans le dessin d'un cœur et d'une croix, et puis encore, à hauteur des reins, à dix centimètres du siège, deux trous précis et sûrs —mortels pour tout autre — que Guillaume a fait boucher plus tard, bien soigneusement, par des chevilles de palissandre, sans se douter que cette réparation soulignerait, plus encore, le miracle de son invincibilité et la minutie de ses vertus —flamandes aussi — de conservation et d'ordre.

C'est ici que s'arrête l'histoire des capitaines, corsaires et marins de la famille de Brouwer — avec la distribution à son  service funèbre célébré le 25 octobre 1767 en l'Eglise de l'abbaye d'Eeckhoutte, où il fut inhumé devant la chaire de vérité. Le jeton de fonte était distribué aux anciens compagnons marins qui en assistant aux obsèques étaient venus lui témoigner l'hommage de leur ultime adieu. Il leur permettait d'assister au banquet des funérailles.

 

 

 

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