HISTORIEK  HISTORIQUE  HISTORIC

 

 

Au milieu du XVIIe siècle, Marseille regroupe environ soixante-cinq mille âmes, dont une bonne partie est entassée dans les ruelles tortueuses et mal pavées qui dominent l'actuel Vieux-Port, depuis Saint-Jean, le quartier des pêcheurs, jusqu'à la butte des Carmes ou celle des Moulins. La ville, qui entretient une solide réputation d'esprit frondeur, sort d'une longue période de troubles indépendantistes. Au point de provoquer le courroux du jeune Louis XIV, qui décide une fois pour toutes de mettre au pas ces impudents Marseillais. La sortie du port est verrouillée par le fort Saint-Jean d'un côté et la citadelle Saint-Nicolas de l'autre. Deux constructions imposantes, signées par l'architecte Clerville, et destinées moins à protéger la cité des dangers extérieurs qu'à persuader ses habitants que le pouvoir royal les a à l'œil! Les systèmes de défense sont d'ailleurs réduits à néant, tous les hommes étant sommés de déposer leurs armes et leur poudre. La ville reçoit bientôt la visite de troupes royales venues parader dans les mes. Marseille est asservie !

C'est pourtant à ce moment-là qu'elle va connaître une transformation décisive et sortir avec retard du Moyen Âge. Pendant la seconde moitié du XVIIe siècle, Marseille devient un grand port ouvert sur la Méditerranée, mais aussi sur le Ponant. Son tissu urbain se développe considérablement, au point qu'entre 1668 et 1687, la ville triple sa superficie. Sur toute la rive méridionale du Lacydon, des quartiers cossus aux avenues bien rectilignes font leur apparition. En mars 1669, Colbert affranchit le port, ce qui provoque un formidable bond en avant du commerce, entretenu avec les comptoirs - ou "échelles" - du Levant, dont Marseille a désormais le monopole. Par dizaines, pinques, senaus et polacres débarquent sui ses quais quantité de marchandises alors très recherchées, comme les soieries, cotonnades fines, laines, tissus d'indienne, poils de chameau, cuirs travaillés, épices, blé, huiles.., Chez les négociants et les armateurs phocéens, des fortunes colossales se constituent, comme en témoignent les imposantes bastides construites ici et là.

 

      


Une flotte de quarante galères pour le bon plaisir du Roi-Soleil

C'est alors que Louis XIV décide de doter Marseille de la plus belle et de la plus puissante flotte de galères jamais imaginée. Il espère ainsi sécuriser le commerce maritime en butte aux pirates barbaresques, et imposer son hégémonie à tous les États riverains de la Médi­terranée. Un vaste arsenal va ainsi devoir être édifié pour construire et entretenir ces navires. Sa réalisation est confiée à Nicolas Arnoul, grand commis de l'État, alors affublé du titre pompeux d' "intendant de justice, police et finance des fortifications de Provence et de Piémont et des galères de France". La postérité le décrira comme un haut fonctionnaire compétent, ambitieux et décidé.

 

 

 

 

 

 

Et de la poigne, il va lui en falloir pour mener à bien un tel projet. Car Nicolas Arnoul choisit d'installer l'arsenal avec ses édifices, ses ateliers et son chantier naval en plein cœur de la ville. Plus exactement dans un quartier appelé le "plan Fourmiguier", situé tout au fond du port à l'emplacement du quai de la Fraternité et dans le prolongement Sud de l'actuelle Canebière. Depuis 1488, sur ordre du roi Charles VIII, ce secteur est déjà partiellement occupé par les chantiers de construction et d'entretien d'une petite flotte de galères armées à l'occasion des guerres d'Italie. Successivement, Louis XII, puis François Ier augmentent la capacité de production de ces établissements. Mais la flotte ne dépasse guère la dizaine de bâtiments, alors que l'ambition du Roi-Soleil est de quadrupler cet effectif !

Nicolas Amoul a donc fort à faire pour convaincre les résidents de céder la place. Il se met tout le monde à dos et les tentatives de conciliation de Colbert n'y changent rien. L'intendant persiste et annexe littéralement le plan Fourmiguier ainsi que le quartier qui le borde côté Sud. Les travaux de construction de l'arsenal vont durer un quart de siècle et se répartissent sur trois périodes. La première, de 1665 1669, voit la réalisation d'un premier ensemble de bâtiments, exactement sur le plan Fourmiguier. De 1673 à 1679, l'arsenal s'étend vers le Sud-Ouest, empiétant sur cette partie de Marseille encore peu occupée, dominée par la masse quadrangulaire de l'abbaye Saint-Victor, et qui deviendra le quai de Rive-Neuve. Enfin, entre 1685 et 1690, de nouveaux travaux d'extension sont menés à bien, donnant à l'ensemble son visage définitif.

En 1700, l'arsenal des galères est à son apogée. Cette véritable ville dans la ville couvre une superficie de 9 hectares, entre le quai de la Fraternité, la rue Sainte et la rue du Fort-Notre-Dame, en incluant les places Jean-Ballard et d'Estienne-d'Orves. Une porte monumentale donne accès à une grande cour carrée, avec, au fond, un pavillon dont l'horloge est visible depuis la porte d'entrée. Les installations sont protégées derrière un mur agrémenté de piliers monumentaux, d'arcades majestueuses et de vastes grilles ajourées. Au-dessus de la porte, une devise en latin est sculptée dans la pierre d'un large fronton. Sa traduction en dit long sur les prétentions royales: "Le grand Louis, aux flottes invincibles, a bâti cette citadelle, d'où il dicte ses lois à la mer domptée". La cour intérieure regroupe quarante magasins de stockage, un par galère puisque, à cette période, la flotte compte quarante unités. De là, on accède à tous les locaux administratifs et à une immense salle d'armes. Sur ses murs, des collections d'épées, de sabres, de dagues, des casques, des boucliers, des armures, et six portraits en bas-relief de Louis XIV au visage auréolé d'un soleil.


Quatre formes coiffées d'une toiture de tuiles romaines

Au sortir de la salle d'armes, quelques pas suffisent pour rallier l'hôtel de l'intendant Arnoul et de ses successeurs : vastes salles richement décorées, jardin exotique soigneusement entretenu, où se presse en été tout ce que la ville comptede notables. Des concerts sont organisés sous les étoiles. Cette première partie de l'arsenal forme un ensemble magnifique, qui porte la marque de l'architecte Gaspard Puget et des meilleurs ingénieurs du roi.

Vers le Sud, les installations se prolongent avec le chantier naval proprement dit : quatre formes coiffées d'une toiture de tuiles romaines reposant sur des piliers en bois, auxquelles s'ajoutent tous les ateliers nécessaires à la construction navale. Ici, des forges rougeoyantes dont les soufflets sont actionnés par des Vulcain tout droit sortis des enfers. Là, un vaste hangar fleurant bon le bois, où des scieurs de long débitent de grands troncs, tandis que des charpentiers rabotent de longues planches, ou façonnent toutes sortes de pièces à l'herminette. Également au travail, tout autour des formes, les maîtres voiliers, les serruriers, les gréeurs... Il faut imaginer cette véritable fourmilière humaine, en constante activité au milieu des cris et du bruit des outils, du raclement des roues des chariots transportant le matériel sur le pavage inégal...

Peu à peu, dans sa forme, la galère laisse apparaître sa fine silhouette, presque arachnéenne, avec son long taille-mer prolongeant la proue, son étroit maître-bau et sa poupe gracieusement relevée, comme un défi. Les professionnels qui contribuent à la construction de ces navires sont alors au sommet de leur art. En l'honneur de Jean Baptiste Seignelay, le fils de Colbert dont il hérita des fonctions à la Marine et à la Maison du roi, ces ouvriers n'ont-ils pas réussi le tour de force d'assembler en une seule journée tous les éléments constituant la coque d'une galère ?

    

Une fois gréée et armée, la galère est mise à l'eau et vient prendre sa place dans le port au côté de ses semblables. Le spectacle de ces quarante navires aux lignes élégantes, alignés poupe à quai, comme à la parade, a de quoi impressionner. La plupart de ces bâtiments sont richement décorés de sculptures dorées descendant jusqu'à la ligne de flottaison. Mais dans cette flotte de galères, il est un type qui se distingue particulièrement : la Réale, la plus belle galère, dont les portières, les tauds et le tendelet de poupe s'ornent d'un patchwork polychrome de brocart, de velours et de tissu de Damas.

La présence des galères dans le port est l'occasion de somptueuses parades nautiques. Comme celle qui, en 1719, marque le passage de Mademoiselle de Valois, alors promise au duc de Modène. Toutes les galères sont à cette occasion pavoisées et décorées de roses, de guirlandes et de branchages. En tête des antennes, de longues oriflammes claquent dans le vent, sous les clameurs du peuple et dans le vacarme des canonnades tirées à blanc depuis les forts Saint-Jean et Saint-Nicolas.


À l'apogée de l'arsenal, un Marseillais sur six est un galérien

Les installations de l'arsenal se poursuivent à l'Ouest, sur l'actuel quai de Rive-Neuve, par deux imposants bâtiments longs de 450 mètres : le bagne et la corderie. S'y ajoutent enfin deux hôpitaux, le premier pour le personnel libre et l'autre, d'une capacité de quatre cents lits, fondé en 1648 l'initiative du futur saint Vincent-de-Paul — qui fut aumônier général des galères — et réservé aux forçats. Tout à son extrémité, le rempart de l'arsenal voisine avec un couvent. C'est ainsi que, selon une rumeur persistante, de jeunes nonnes auraient pu assister derrière leurs volets aux ablutions de galériens turcs... jusqu'au jour où le grand vicaire de Marseille en fut informé et mit fin à cette indécence.

En 1700, l'arsenal est occupé par environ vingt mille personnes, un chiffre impressionnant compte tenu de la surface réduite de ses installations — cela représente à peu près deux personnes pour 10 mètres carrés. À l'époque, comme l'écrivaient René Burlet et André Zysberg dans ces colonnes (CM 29), "un Marseillais sur six était un galérien en casaque rouge". Le personnel libre représente un peu plus du tiers de cette population, soit huit mille personnes. Il s'agit des membres de l'administration, depuis les fonctionnaires supérieurs jusqu'aux simples secrétaires. S'y ajoutent les médecins, religieux, soldats, gardes, matelots et bien sûr les ingénieurs, techniciens et ouvriers de la construction navale.
Dans cet arsenal des galères, on distinguedeux corporations singulières. D'unepart, celle des comites, sous-comites, argousins, gardes-chiourme et pertuisaniers, dont le rôle est de maintenir chez les galériens une disciplinede fer,que ce soit en mer ou à terre. D'autre part, celle des volontaires, appelés alors benevoglie, issus d'une tradition médiévale surtout en usage à Venise. Ce sont des professionnels de la vogue — la propulsion à rames —, qui jouent un rôle de supplétifs à bord des galères et de leurs embarcations de service. Contrairement aux forçats, lors d'unengagement, ces rameurs volontaires ont le droit de porter un sabre.
Quant aux douze mille galériens, ce sont pour la plupart des Turcs musulmans capturés à l'issue d'un combat naval, ou achetés sur les marchés d'esclaves de Tunis, de Bougie ou d'Alger, voire de Cagliari en Sardaigne, de Malte ou de Majorque. Les acheteurs sont le plus souvent des chrétiens, notamment des négociants marseillais et des agents consulaires en poste sur les lieux des transactions. A ces esclaves ottomans s'ajoutent, dans une bien moindre proportion, des Noirs d'Afrique occidentale et même quelques Indiens, Iroquois ou Mohawks en provenance de la "Neuve France".


Esclaves, malfrats, déserteurs, protestants, bohémiens, miséreux...

Outre les esclaves, les bancs de chiourme accueillent aussi des prisonniers de droit commun, qui peuvent être "condamnés aux galères" depuis l'instauration de cette peine, en 1564, par Charles IX. On y trouve pêle-mêle, assassins, brigands, contrebandiers du sel ou du tabac, petits voleurs occasionnels. On peut ainsi se retrouver dans la chiourme pour avoir seulement chapardé un pot de miel ou une botte de poireaux, sur la dénonciation d'un voisin mal intentionné. Les galères ont besoin de bras et les magistrats sont clairement invités par Colbert à approvisionner ces navires en prisonniers. La condamnation est pourtant des plus lourdes, car un galérien sur deux ne reviendra pas de son internement à l'arsenal de Marseille.
Les soldats déserteurs viennent également grossir les rangs des galériens. On les reconnaît au traitement spécial qui leur est réservé : ils ont le nez et les oreilles coupés et les joues tailladées au rasoir d'une fleur de lys ! À cette population disparate viennent enfin s'ajouter, les protestants qui, après la révocation de l'édit de Nantes, ont refusé d'abjurer leur foi, et tout un peuple de pauvres hères, mendiants, vagabonds, bohémiens et autres miséreux ratissés par la maréchaussée.
Depuis les quatre coins de France, ces prisonniers, enchaînés les uns aux autres, sont acheminés vers Marseille. Régulièrement, les prisons de Paris, Bordeaux, Nantes, Dunkerque, ou d'ailleurs sont ainsi purgées de leurs occupants. Ceux-ci entament alors un long voyage à pied, enchaînés par le cou et les chevilles et placés en file indienne. Ils constituent des sortes de chenilles pouvant chacune réunir deux cents, voire trois cents hommes. Le voyage dure parfois plusieurs semaines, comme pour les détenus de Rennes, qui doivent parcourir quelque 800 kilomètres avant d'arriver à l'arsenal de Marseille. Une marche forcée d'autant plus éprouvante que la ration alimentaire quotidienne se limite à un croûton de pain, un morceau de fromage et deux gorgées de vin. Et à la faim s'ajoutent la chaleur l'été, ou le froid l'hiver, sans parler des humiliations. Car au passage de la "chaîne" le bon peuple ne manque pas de haranguer les prisonniers. Le plus souvent, la colonne parvient à l'arsenal avec des effectifs considérablement réduits, malgré la prime offerte au chef du convoi pour tout détenu arrivé vivant et en relative bonne santé.

Dès leur arrivée à Marseille, les nouveaux venus sont parqués à bord de la "vieille Réale", une galère désarmée qui leur servira de logement provisoire. Ils subissent alors un rituel inamovible. C'est d'abord l'interrogatoire d’identité : un écrivain pose les questions et un copiste note sur un grand registre les réponses du détenu et les observations de son supérieur. Tout y passe : nom, prénom, âge, profession, provenance, motif de la condamnation aux galères, description physique, signes particuliers... Chacun se voit alors attribuer un numéro matricule. Puis, les galériens défilent devant un comité de médecins, qui les auscultent, les palpent sur tout le corps. De cet examen dépendra leur affectation future : la chiourme, les travaux à terre, ou l'enfermement pour incapacité physique. Dans ce dernier cas, les détenus sont claquemurés en cellule, ou embarqués à bord d'un bateau en partance pour les Amériques, où ils purgeront leur peine.

Après la visite médicale, les prisonniers sont amenés devant le barberot, chargé de leur raser intégralement le crâne. Enfin, ils touchent leur paquetage : deux chemises, deux caleçons de toile grossière, une paire de bas, un bonnet rouge — leur signe distinctif — , une casaque de laine et un capot, sorte de pèlerine à capuchon de couleur brune servant à la fois de manteau et de sac de couchage.


Mare closum: les galères restent au port

À l'arsenal, la vie se déroule selon un rythme bien établi. Les douze mois de l'année se répartissent en deux périodes. La première couvre l'automne et l'hiver. C'est mare do-sum, comme disaient les Romains, quand les galères restent prudemment au port. Les forçats y sont alors parqués, l'ensemble du navire étant recouvert de deux grandes toiles de tente pour abriter les hommes du froid et des intempéries, l'une en laine, l'autre, plus légère, en toile de coton bleu et blanc. Plusieurs textes d'époque témoignent de l'insupportable odeur de crasse et de sueur qui se dégageait des galères et que le vent parfois portait au loin.

Dès l'aube, un coup de canon réveille l'arsenal. Les galériens débarquent, se déshabillent et secouent en plein air leurs hardes pour en faire tomber la vermine. Puis ils se rhabillent, sans la moindre ablution. On leur sert alors dans une écuelle un brouet tiède à base de fèves avec un morceau de pain dur et un gobelet d'eau.

Une partie des galériens, le plus souvent des anciens, ceux qui ont toujours fait preuve de docilité, est autorisée à quitter l'arsenal sous bonne escorte pour la journée. Certains vont jardiner ou couper du bois dans les bastides voisines. D'autres se rendent jusqu'aux savonneries, comme celle de la Joliette ou celle de la rue Sainte. Là, des heures durant, ils malaxent dans de grands chaudrons l'huile, la soude, l'eau et le sel, qui, à haute température, donneront la pâte à savon. Celle-ci doit être remuée inlassablement à l'aide d'une sorte de râteau appelé rable. Un travail pénible, effectué dans des conditions de chaleur difficilement supportables. Les tâches portuaires requièrent aussi la force des galériens les plus solides : carénage des navires, lestage des bâtiments de commerce, transport de fardeaux particulièrement lourds ou de pains de glace...
D'autres forçats rejoignent un alignement de petites baraques montées sur pilotis à toucher le quai, sous la poupe des galères. Là, ils exercent les métiers les plus divers, en fonction de leur savoir-faire. Il y a des perruquiers, des tailleurs, des cordonniers, des écrivains publics, mais aussi des tricoteurs de chandails, de bas de laine ou de bonnets vendus quelques sous aux badauds, des sculpteurs de pipes ou de tabatières. En marge de ces activités autorisées, certains galériens, sous une couverture quelconque, se livrent à des trafics moins licites : recel, falsification de papiers, fabrication de clefs en tous genres à partir de morceaux de métal dérobés au chantier de l'arsenal... Un commerce tellement florissant que la corporation des serruriers sera interdite suite à une augmentation alarmante du nombre de cambriolages. Si le personnel de l'arsenal ferme souvent les yeux sur ces activités interlopes, c'est qu'il y trouve son intérêt. En effet, chaque soir, lorsqu'il revient dans l'enceinte de sa prison, le galérien doit reverser une partie du produit de son négoce, quel qu'il soit, au comite qui l'a autorisé à sortir.
Rares sont les détenus qui profitent de cette semi-liberté pour s'évader. De toute manière, avec son crâne rasé ou surmonté d'un toupet et son anneau de fer rivé à la cheville, le galérien sera vite repéré. Hors de la ville, dans la campagne, campas comme on dit alors, il sera harcelé par les paysans accourus à la curée de tous les mas voisins avec leurs fusils et leurs chiens. Dès qu'ils entendent tonner le canon de la `vieille Réale", ceux-là filent le train des fuyards pour toucher la prime offerte à qui les ramènera au bercail.
Quant aux forçats restés dans l'enceinte de l'arsenal, ils sont répartis en équipes de travail, là aussi en fonction de leurs compétences. Les plus faibles sont relégués à de modestes besognes; on les envoie, par exemple, "éclaircir" à l'aide d'un piolet pointu les boulets de fer encroûtés de rouille que l'on débarque des galères à la fin de chaque campagne. Tous les autres forçats travaillent au chantier naval ou sont affectés aux différentes tâches nécessaires à la vie de l'arsenal. Comme la coupe du bois destiné aux fourneaux des cuisines ou aux cheminées des officiers et de la troupe.
Le soir venu, les galériens peuvent avaler leur souper, dont le menu ne diffère guère de celui du matin. Puis ils regagnent leur galère et s'allongent à l'abri de leur capot, le temps d'oublier cette vie de misère, et, pour certains, de la quitter définitivement. Presque chaque matin en effet, des tombereaux chargés de cadavres quittent l'arsenal en direction de la campagne où ils seront enterrés.

 

Quatre cent cinquante hommes sur quatre cents mètres carrés

 

 

 

 

 

Le pire est pourtant à venir avec le printemps, qui ouvre la seconde période de l'arsenal, celle de l'armement des galères. Vivres, tonneaux d'eau dont les rameurs feront une ample consommation, artillerie, munitions, voiles, agrès et rames de rechange s'entassent à bord de ces navires de combat dont la coque s'enfonce à mesure dans l'eau du port. Les galères ordinaires ont un déplacement de 350 tonnes. Elles mesurent 47 mètres de long, pour seulement 9 mètres de large et 1,70 mètre de hauteur de franc-bord. Pour les galériens, une seconde vie commence. Ils sont cinq hommes par banc de nage, attelés à la même rame, soit deux cent soixante rameurs pour une galère ordinaire qui compte vingt-six rames de chaque bord.

Les nouveaux découvrent l'étrange disposition de leur prison flottante : dans l'axe du navire, séparant et dominant les deux rangées de bancs de nage, le coursier, une sorte de plate-forme haute de 90 centimètres, large de 95 centimètres, court de la poupe à la proue. Sur cette plate-forme longitudinale circulent les marins, les soldats et les gardes-chiourme. Contre le plat-bord, des rames en châtaignier, longues de 12 mètres. C'est là, rivés à leur banc par une chaîne, que les rameurs vont vivre pendant deux ou trois mois, exposés au vent, à la pluie, aux embruns et aux violences ottomanes. Pour dormir, chacun disposant de moins d'un mètre carré de plancher, pas d'autre solution que d'encastrer ses jambes dans celles du voisin ! Il est vrai que personne à bord ne bénéficie d'un grand confort. L'état-major se tient à la poupe sous une simple guérite d'une quinzaine de mètres carrés. Les soldats, les comites et les matelots se partagent tant bien que mal le reste de l'espace disponible, le plus souvent à ciel ouvert. Ainsi, comme l'écrivaient René Burlet et André Zysberg, "quatre cent cinquante hommes [l'effectif total d'une galère] devaient cohabiter sur une surface utile qui n'atteignait pas 400 mètres carrés. C'est assez dire que, du capitaine au dernier homme de chiourme, chacun vit à l'étroit, que les gestes seront soigneusement circonscrits et les déplacements réduits au minimum."

Toutes les deux ou trois semaines, la flotte revient à Marseille, le temps de réparer les dégâts, de réapprovisionner le bord et de reconstituer l'équipage... avant de reprendre la mer pour de nouveaux combats. Et ainsi jusqu'à l'automne. En octobre, toutes les galères sont revenues, du moins celles qui ont échappé aux chébecs ennemis et aux coups de mistral. Pour les forçats qui ont survécu à l'épreuve du feu, une autre forme d'enfer commence dans le confinement de l'arsenal... Quelquefois, la nuit venue, on peut entendre, assourdie sous les tentes des galères, cette complainte anonyme dont les paroles sont parvenues jusqu'à nous: "Quand j'entris dans Marseille, je fus bien estonné / De vois tant de forcères, deux à deux enchaînés / Et moi très estonné, me pensant reculer/À grands coups de gourdin on me fit avancer/Messieurs de la justice, où m'avez-vous réduit?/Dedans une galère bien loin de mes amis/ Lié et garrotté comme un cruel lion/Battu et tourmenté à grands coups de bâton..."


      

L'arsenal s'évanouit sans guère laisser de traces

Marseille, six heures du soir. La place De Gaulle, avec son manège très kitch, est particulièrement animée. Les voitures et le tout nouveau tramway, orgueil de la ville, forment un joli embouteillage sur la Canebière. Rien que de très classique. Les terrasses des bars sont pleines, c'est l'heure de l'apéro et des commentaires footballistiques. Dans cette atmosphère paisible, épicée par cette désinvolture si méditerranéenne, mon regard s'arrête là, sur le pavage : une inscription, bien visible, apparemment ignorée de presque tous les passants : "À cet emplacement se trouvait le mur d'enceinte du plan Fourmiguier. Espace non habité au Moyen Âge, cette extension de la ville servait à la réparation navale. Après la destruction de l'enceinte, Louis XIV fit construire, à l'emplacement du plan Fourmiguier, l'arsenal des galères."

Aussi incroyable que cela puisse paraître, c'est là un des seuls témoignages visibles des presque soixante ans de vie de l'arsenal de Marseille. En 1748, celui-ci est fermé ; trente-six ans plus tard, il est démoli jusqu'à la dernière pierre. Pratiquement tout a disparu ! Reste le souvenir de ces galériens, dont l'image est à jamais indissociable de l'histoire de la plus ancienne cité de France.

Chasse-Marée 211

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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