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LA COHABITATION DES PERSONNELS NAVIGANTS SOUS HENRI VII TUDOR (1485-1509)


par J.-F. Just-R-Galloway


Dualité ou symbiose des commandements ?

Confrontés au danger, les équipages de Henri VII devaient y faire face et parvenir - peut-être - un bref moment à cette idyllique symbiose envisagée par le capitaine A. Hayet à l'époque des long-courriers. Sous Henri VII la démultiplication des tâches est de rigueur et les hommes relèvent de trois catégories peu interchangeables : celles des marins, des canonniers et des soldats (ou des archers) à bord. Pendant les opérations militaires de 1492 et de 1497 contre la France et l'Écosse, la proportion des soldats était de cinq hommes d'armes pour trois marins mais le roi étant plutôt porté vers la paix les équipages n'excédaient jamais la norme. Lorsque le Sovereign, l'un des deux vaisseaux-amiraux, fut amené de la Tamise à Ports­mouth en 1496 nous avons calculé que dix-neuf officiers, cent quarante-six matelots et deux mousses assurèrent la manœuvre d'un navire qui déplaçait quatre cent cinquante tonneaux soit un total de cent soixante-sept hommes. Sous Henri VIII, la situation deviendra critique lorsqu'on surchargera les navires au point que les sept cents hommes placés à bord du Mary Rose (qui jaugeait sept cents tonneaux et qui n'aurait pas dû dépasser les quatre cent quinze membres du personnel prévus à bord constitueront l'un des facteurs de la catastrophe de 1545 face à la flotte de François ter. On attribua le naufrage, aussi, au fait que les sabords de batterie n'avaient pas été verrouillés - chose que les plongeurs chargés de la récupération de l'épave dans les eaux de la Solent eurent tôt fait de prouver. Mais une troisième explication ne doit pas être exclue : les militaires placés en surnombre sur le Mary Rose ne voulaient pas obéir aux ordres de l'Amiral, et lorsqu'ils se précipitèrent à tribord pour apercevoir la flotte fran­çaise, cette énorme masse insoumise causa sa propre perte lorsque le navire vira de bord, selon les termes de sir Peter Carew .

Ce refus, de la part des soldats, de reconnaître l'autorité de l'Amiral, de même que les marins auraient regimbé devant les ordres d'un officier de l'armée de Terre, provient sans doute du fait que les Rôles d'Oléron ne reconnaissaient que deux grands personnages à bord : le navigateur et le maître ; or, un doute subsiste quant aux fonctions de ce dernier puisque selon la conjoncture c'est un officier de terre ou de mer.

Cette dualité donnait lieu à des frictions depuis l'époque supposée des Rôles d'Oléron, aux environs du XIIe siècle et cette ambiguïté n'est pas résolue sous Henri VII : elle resurgira sous la forme de titres équivoques comme celui accordé le 4 mars 1487 à Thomas Brandon désigné comme : "Amiral de l'Armée du Roi" ou celui, donné en février 1488, à sir Charles Somerset promu "Amiral de l'Armée du Roi en mer".

Pendant le peu d'expéditions guerrières et durant les nombreuses missions de convoyage en direction de Calais et du Levant, priorité fut donnée aux militaires mais une division nette s'opérait au niveau des occupations des hommes : les marins se chargeaient uniquement de diriger le navire, les soldats s'affairaient à charger leurs canons, les archers préparaient leurs arcs et se disposaient à combattre. Or, lorsque des expéditions commenceront à être mises au point pour explorer l'Atlantique Nord grâce entre autres à la famille Cabot - de même que durant toutes les sorties des pêcheurs en haute mer - le maître après Dieu sera le capitaine d'un équipage civil.

En ce qui concerne ces deux types d'opération que nous venons d'évoquer - l'exploration et la pêche - la norme pour les équipages était d'un homme pour quatre tonneaux, sauf sur les navires d'un tonnage inférieur à soixante tonneaux où il aurait été supérieur. W.L. Clowes parviendra à calculer qu'un navire de deux cent-quarante tonneaux aurait transporté soixante hommes sous Henri VII ; un vaisseau de deux cents tonneaux en - aurait accueilli cinquante et un navire de soixante tonneaux vingt et un - ces derniers chiffres correspondant assez bien à ce qu'il est permis d'inférer du peu de sources premières retraçant les efforts de J. Cabot.


Le patron ou capitaine de la marine marchande.

Les tenants de grades ou d'emplois inférieurs à ceux d'Amiral ou de Général en Mer pouvaient être confrontés aux mêmes difficultés que leurs supérieurs hiérarchiques. S'il appartenait au patron de recruter des hommes, de veiller au matériel et de négocier des nolis, de calculer la route en mer ainsi que les caps, de tenir les comptes s'il n'y avait pas d'écrivain ou d'intendant à bord pour assurer la gestion du navire et des biens transportés, dès que la troupe embarquait, le capitaine militaire devenait le supérieur de patron car il était directement responsable auprès du roi, ne serait-ce que durant les missions de convoyage. Il était chargé de la discipline pour tous depuis qu'Édouard Ill avait institué J. Pavely, prieur, "capitaine et chef de la dite armée ainsi que de tous les hommes qui y servent ; il lui accorde pleins pouvoirs pour réquisitionner et diriger l'ensemble des navires employés par toute la susdite armée, pour surveiller leurs munitions et tous les hommes recrutés afin de servir, qu'ils soient marins ou autres"

Seulement une communion d'intérêt, la survie, et beaucoup de diplomatie, éviteraient les conflits entre les hommes énergiques...


Le lieutenant, le "master's mate" ou le second.

Le second du capitaine officiait sur un navire de guerre après y avoir été nommé sur la recommandation du capitaine afin de devenir son alter ego. Sir William Monson, à l'origine de la rédaction des premiers règlements de la Royal Navy, écrit : "Il est du ressort du capitaine de choisir son lieutenant" Visant à remplacer le capitaine dans toutes ses attributions, cet office fait l'objet de convoitises, de sollicitations diverses, voire de jalousies mortelles qui pousseront, un jour, Iago à se venger de Cassio qui lui avait été préféré pour le poste de lieutenant dans Othello car il était réputé "pour son talent de mathématicien".

Ce "master's mate" existe bel et bien à bord des divers types de vaisseaux sous Henri VII mais son grade n'a pas encore atteint la permanence de statut que lord C. Howard réclamera et obtiendra pour lui. Le 26 août 1588, il écrivait au secrétaire d'État d'Élisabeth Ier William Cecil, depuis l'Ark Royal dans la rade de Douvres, une lettre qui établissait définitivement le titre de "master's mate" qui risquait de mourir car on n'en voyait plus l'utilité dans la Navy : "Je ne cherche pas à faire disparaître cet office et c'est pourquoi il faut m'appuyer, à l'avenir. Monseigneur, vous n'avez qu'à voir ce qu'ont réalisé ces officiers grâce à sir Francis Drake, alors qu'ils ne disposaient que de quatre vaisseaux appartenant àSa Majesté"


Le canonnier

Il doit faire preuve de nombreuses qualités, savoir observer les mouvements de la houle afin de diriger son tir sur l'ennemi mais, en plus de connaître le maniement des lourdes pièces d'artillerie, il doit être capable de fabriquer les munitions à bord, avec l'aide de ses adjoints. Les artilleurs utilisent pour ce faire des moules formés de deux moitiés de cube en grès, arrimées solidement et nanties d'un orifice pour laisser couler le plomb à l'intérieur. L'art n'est pas exclu des occupations des canon­niers car, non contents de manier les lanternes à poudre, les écouvillons et les jauges à boulets, ils ont des boutefeux qui sont sculptés avec un talent qui n'a rien à envier aux artistes du scrimshaw des siècles à venir ; les motifs les plus récurrents sont des dragons, des crocodiles ou des mains jointes. Ils sont en nombre si impressionnant que l'on doit en inférer que les boutefeux sont une possession courante et fort personnelle qui - si elle sert à tenir la mèche lors de la mise à feu d'un canon - vise à conjurer rituellement le danger de la poudre.

Le maître d'équipage

Sir W. Monson considère que cet officier est harcelé de responsabilités en tout genre. Il veille au respect de la discipline et donne des ordres aux marins en leurs diverses spécialités. Il a également la charge de veiller en mer sur les voiles, le gréement, les ancres, les cordages et les chaloupes qui sont confiés au soin des marins avec lesquels il communique "à coup de sifflet". Le "boatswain" de Henri VII tenait le rôle de maître de manœuvre : "important person­nage à bord, praticien d'élite, trait d'union entre l'état-major et les matelots"

A. Hayet écrivait, dans Us et coutumes à bord des long-courriers, que le maître d'équipage était respecté pour son savoir et sa musculature ; selon l'ancienne définition des Dialogues de Boteler : "il convient qu'il soit vif, costaud et fidèle"

Si des coups de sifflet trouvaient un écho musical, c'était souvent dans les efforts du trompette chargé d'accueillir à bord des personnages importants comme l'Amiral, le roi ou un général.


Le pilote

"Je ne suis nullement pilote, pourtant si tu étais aussi distante que cette vaste rive que baigne la mer la plus lointaine, je me mettrais en route pour quérir semblable marchandise".

Roméo n'a pas les aptitudes d'un bon pilote qui lui auraient permis de venir à bout des écueils qui le tiendront à jamais loin de Juliette et il se rend compte de cette faiblesse.

Le terme de "pilote" apparaît officiellement vers 1369 et M. Mollat explique qu'il en existe deux catégories : le "petit laman" qui se charge de guider les navires vers les ports et les havres et le "grand laman" qui ne quittera pas l'équipage pendant tout le temps que durera sa traversée parmi les bancs les plus dangereux. Pourtant, si ce dernier connaît l'emplacement des rochers, sa connaissance reste limitée à certains lieux bien précis, chose qui aboutira à ce que, lors de leurs voyages en Atlantique, les Cabot et leurs épigones feront souvent appel à leur empirisme dans le domaine de l'orientation.


Le "Keeper of the Porte"

Le rôle dévolu à William Beton, "Keeper of the Porte" est difficile à cerner. chargé de la discipline plutôt que du gardiennage du port, son travail se rapprocherait de celui du prévôt d'armes, voire du caporal tel qu'il se définit sous la plume de sir W. Monson : "iI doit veiller à ce que les soldats et les marins tiennent leurs armes en bon état (...) leur en enseigner le maniement et les faire s'exercer chaque jour où il fait beau, avec parfois des boulets et parfois des simulacres de tir".

Le titre de "Keeper of the forte" tombera en désuétude en Angleterre car nous n'en avons relevé aucunement l'usage durant les règnes postérieurs à celui d'Henri VII. Par contre, il subsistera dans l'Ordre des Chevaliers de Malte.


L'aumônier

Il est rarement fait mention de prêtres à bord des navires de Henri VII mais la sollicitude pour les défunts autorisait le capitaine à prononcer l'office mortuaire ; d'autre part, la présence de livres du culte à bord des premiers navires henriciens ne doit pas être exclue car, bien après la rupture avec Rome, les officiers de Henri VIII conservaient sur eux des missels remontant de par leur contenu à la génération précédente.

Le capitaine, personnage éminemment adaptable, accomplissait certainement, aussi, au XVe siècle, le travail de l'écrivain de bord puisqu'il n'est pas fait référence à ce dernier dans le calcul des salaires des personnels réunis dans l'Augmentation Office Book 316 et le Chapter House Book VII, alors que l'Escritor sera systématiquement embarqué à bord des navires-amiraux espagnols afin de tout voir et de tout noter à la façon d'un reporter - chose que les capitaines de Henri VII n'avaient pas l'habitude de faire dans le détail .

 

Un gardien de la santé

Avant que la présence des chirurgiens-barbiers ne se généralise à bord des vaisseaux anglais, l'importance du cuisinier est primordiale pour le moral et l'énergie des hommes, c'est pourquoi le "coq" recevait un salaire quasiment égal à celui d'un canonnier (voir tableau n° 1 ci-dessous), indépendamment de la qualité de l'alimentation fournie aux équipages qui, pour l'heure, étaient protégés des carences liées à l'avitaminose car les voyages les plus longs n'excédaient pas six semaines sous Henri VII.


1. CALCUL DES SOLDES LES PLUS IMPORTANTES


Le charpentier de marine

Il devait être capable d'exécuter en haute mer les réparations des charpentages ou de la tonnellerie déficients. Il est clair, d'après les comptes tenus pour l'entretien du Regent, second vaisseau-amiral d'Henri VII, que le charpentier assure également le travail du calfat qui veille à garantir l'étanchéité des coutures. Considéré comme un personnage-clé dans la hiérarchie des travailleurs de la mer nous trouvons inlassablement le même avis dans l'Augmentation Office Book 316 : "Encore un règlement des charpentiers-calfats" visant à récompenser des services ou à fournir des nouveaux matériaux.

 

Les matelots et les mousses

Les matelots représentent la majorité des équipages de la flotte et se placent avec les mousses tout en bas de la hiérarchie verticale qui dépend du capitaine de la marine marchande ou du patron chargé d'un convoyage, d'un affrètement ou d'une découverte territoriale (voir tableau n° 2, partie B). Leur travail ne consistait pas vraiment à défendre le navire mais à le manceuvrer. A une époque où, déjà, les voyages en mer s'échelonnent tout le long de l'année (sans attendre la belle saison, afin de rentabiliser les expéditions) le courage des matelots ne saurait être mis en doute durant cette aventureuse fin du XVe siècle. Sir W. Monson reconnaît leurs qualités, à l'heure où la sécurité du cabotage n'est plus de mise : "La race des matelots est dans l'ensemble hardie et intrépide, prête à l'aventure et à tout risquer, en bien comme en mal".

Ils tirent souvent leur force de leur obstination et ne respectent pas un supérieur s'ils s'aperçoivent qu'il "ignore des arcanes de la discipline en mer '

Même si sir W. Monson écrit au début du XVII' siècle, son témoignage sur la vie des marins reste valable pour la marine de Henri VII, les traits fondamentaux de caractère n'ayant pas encore évolué considérablement. Ce qu'il omet de mentionner, c'est qu'avec l'évolution technique qui touche autant les racages que les voiles le matelot acquiert une spécialisation plus pointue.


2. ORGANIGRAMME DES PERSONNELS NAVIGANTS


A. Schéma simplifié de la hiérarchie de l 'armée en mer en temps de guerre

B. Hiérarchie de la marine en temps de paix

Lorsque le navire est à quai, le marin n'est plus l'unique homme à tout faire : si les débardeurs se chargent de transporter les balles et les tonneaux parfois en sa compagnie, c'est au matelot que revient la charge de veiller à ce que l'arrimage soit bien réalisé, en s'aidant au besoin de faux planchers de façon à ce que la cargaison ne se détériore pas.

Obligation est faite aux marins tudor d'assister aux prières lues le matin et le soir par le capitaine qui ne disposerait pas d'un aumônier. "Car aucune action ni aucune entreprise ne peut réussir, à terre ou en mer sans la faveur et l'assistance du Dieu Tout-Puissant" .

Peut-être espérait-on qu'ils modéreraient leur propension à s'adonner à la boisson - espoir vain car Shakespeare, plus tard, retrouvera Trinculo, Stephano et Caliban fort éméchés dans La Tempête !

Les mousses figurent parmi les relevés du personnel à bord du Sovereign qui en dénombrent deux en 1496. Ils répondent à l'appellation de "Page" Pendant les trente-deux jours que durera leur voyage, les mousses du Sovereign apprendront les rudiments de leur métier sans jamais toucher une arme. La tradition shakespearienne a voulu qu'ils portassent des uniformes qui permettraient au public de reconnaître leur "qualité sociale" plus aisément. Lorsque le prince Arthur revêt un costume de mousse afin de s'échapper, dans Le Roi Jean, et qu'il murmure : "Ce déguisement de mousse me dissimule parfaitement".

W. Shakespeare commet l'un de ses divers anachronismes car, mis à part le port du justaucorps qui est la mode sous les principaux Tudor, il n'y a pas d'uniforme à bord des bateaux anglais au XVe siècle.

D'autres préjugés doivent disparaître, par ailleurs : le monde des marins du temps jadis était plus raffiné qu'on ne le suppose maintenant puisque des jeux de trictrac, des dominos et des instruments de musique comme des violons et des tambourins — qui étaient à la mode sous Henri VII — furent remontés du fond du Solent, face à Portsmouth, lors du sauvetage du Mary Rose. Ils durent jadis servir à meubler les loisirs des officiers comme des mousses lorsque l'harmonie parvenait à régner à bord entre les diverses castes de cette première marine henricienne fort polyvalente. Cette dernière était donc dotée d'une hiérarchie nettement verticale mais aussi bifide — tant que perdurèrent les stratégies moyenâgeuses d'une défense assurée par le truchement d'armées en mer embarquées - besoin étant — sur des navires à vocation commerciale.


J.-F. Just - R - Galloway. *

 

 

 

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