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HISTORIEK  HISTORIQUE  HISTORIC

 

Une tactique navale héritée de l'Ancien Régime


PAR RAYMOND PEZAN


L'historien de la Marine René Maine posait naguère, à propos de la tactique navale des flottes impériales, une question essentielle : "Renverse-t-on en un jour cent cinquante ans de nonchalance et de mauvaises habitudes ? " La réponse, bien entendu ne pouvait être que négative. Ce qui frappe le plus, quand on étudie cette époque, comme celle qui l'a précédée d'ailleurs, c'est la grande paresse d'esprit de nos amiraux. En ce sens, comme le souligne Raymond Pesan, dans cette étude, dont le caractère technique permet de bien comprendre la guerre sur mer au temps de Napoléon, le grand malheur de l'Empereur est de n'avoir pas eu pour le servir un marin de la trempe d'un Suffren. Lui seul, le grand bailli de l'ordre de Malte, avait compris que le premier ennemi qu'il fallait vaincre sur les flots, c'était l'esprit de routine. Combattre de près et surtout tenir, à n'importe quel prix, la fameuse "ligne de bataille "restait pour tous les autres chefs de mer, quels que soient leur esprit de sacrifice et leur réel sens de la mer, une règle absolue. Face à un chef aussi imaginatif et aussi audacieux que Nelson, il va en coûter à la France une des plus grandes défaites de son histoire dont le nom seul va sonner comme un glas à travers les siècles : Trafalgar. La raison de ce drame, on peut la trouver, noir sur blanc, dans la tristement célèbre Tactique navale de l'an IX qui ne faisait que reprendre, sans l'améliorer, celle de 1765. Autres régimes... mêmes erreurs.

Au temps de Napoléon Ier, héritier en cela de ce que l'Ancien Régime avait de plus étroitement conservateur, notre tactique navale était toujours régie par l'Instruction de 1765, qui en donne cette définition : « C'est l'art de ranger les vaisseaux et de les instruire des évolutions et passages d'un ordre à un autre ».Elle connaît deux ordres, l'ordre de marche et l'ordre de bataille, adopté pour le combat. Il ne comporte qu'une unique forme, celle de la sacro-sainte ligne de file.
Après être passée de l'ordre de marche à l'ordre de bataille, l'armée n'avait plus qu'à exécuter les évolutions ordonnées par le commandant en chef, évolutions qui faisaient adopter un nouveau cap, serrer le vent, changer les amures, opérer un retournement, sans que fût modifiée la bonne ordonnance de la ligne de file.
« Chaque vaisseau, dit cette Instruction, doit plutôt se laisser aborder que de laisser l'ennemi pénétrer dans la ligne... Aucun ne devra quitter son poste, à moins d'être désemparé... Aucun ne doit rompre la ligne ou poursuivre l'adversaire si le général (terme par lequel on désignait habituellement le commandant en chef) n'en a pas fait le signal. »

 

Des combats sans imagination

Autrement dit, aucune initiative, en fonction des circonstances du combat, n'était laissée aux chefs de division et aux commandants de bâtiment. Une seule préoccupation pour eux : sauvegarder, en agissant sur la voilure et sur la barre, la parfaite ordonnance de la ligne de file, et bien exécuter, en se conformant aux explications données par la Tactique, les évolutions ordonnées.

La tactique devint la « science des signaux », et la bataille une sorte de jeu où tout le souci des amiraux était de respecter les règles de l'art, beaucoup plus que de réduire l'ennemi. C'est-ce qu'exprimait si bien un certain secrétaire d'État à la Marine, Maurepas, quand il lançait cette boutade : « Savez-vous ce qu'est un combat naval ? On manœuvre, on se rencontre, on se tire des coups de canon, puis chacune des deux armées se retire, et la mer n'en reste pas moins salée ! »

Remarquons que ce manque d'imagination qui ne conduisait qu'à une unique formation pour le combat, la ligne de file, n'était pas l'apanage de la marine française. Il existait également chez les Anglais, mais, chez eux, quelques « révolutionnaires » allaient préconiser de nouvelles méthodes.

 

Guichen et Rodney

C'est l'application de cette théorie routinière qui présida à la plupart des grands engagements de la guerre d'Amérique.

Le 17 avril 1780, Guichen, avec vingt-trois vaisseaux, affronte Rodney, qui en a vingt et un. De 7 h du matin à midi, les deux flottes manœuvrent parallèlement, chacune guettant les mouvements de l'autre. A midi, Rodney signale de laisser porter pour accabler l'arrière-garde de Guichen, que celui-ci, sous le vent, n'aurait pas pu secourir. Mais ses capitaines ne comprennent pas les intentions de leur amiral et attaquent non pas les vaisseaux de l'arrière-garde, mais les vaisseaux occupant le même rang qu'eux dans la ligne adverse. A 4 h de l'après-midi, les deux flottes se séparent sans qu'aucune n'ait enlevé la décision. Rodney, qui avait voulu changer la méthode habituelle, avait manqué sa manœuvre, faute de la compréhension de ses subordonnés.

Le 1 er mai 1780, les deux adversaires se retrouvent face à face.

Quatre fois de suite les deux armées, naviguant aux mêmes amures, en changeant en même temps, restent à longue portée de canon l'une de l'autre, et se retirent à la nuit sans qu'aucune n'ait pris la moindre supériorité sur l'autre. Sans doute Rodney, averti par l'expérience précédente, ne voulut-il pas renouveler sa tentative malheureuse du mois précédent.

Le 19 mai, nouvelle rencontre des mêmes. A la suite d'un certain désordre dans sa ligne, Guichen, craignant de voir Rodney renouveler sur son avant-garde la manœuvre avortée du 17 avril sur son arrière-garde, s'écarte volontairement pour refermer sa ligne de bataille avant de se présenter de nouveau au combat. Une fois encore, il n'y avait ni vainqueur, ni vaincu.

 

Les Saintes

Rodney avait sans doute eu le temps d'inculquer à ses capitaines l'avantage de sa méthode quand s'engage, le 12 avril 1782, la bataille des Saintes, entre lui-même, avec trente-sept vaisseaux, et de Grasse, qui en a trente. A 8 h du matin les deux lignes défilent à contre-bord l'une de l'autre. Une saute de vent met le désordre dans la ligne française, créant un premier créneau dans lequel Rodney se précipite, puis un deuxième, dont profite son second, Hood. En peu de temps les Français sont divisés en trois tronçons, la majorité des Anglais au vent, donc pouvant se porter facilement au point qu'ils veulent.

Les amiraux en sous-ordre commandant notre arrière-garde et notre avant-garde, habitués à n'agir qu'au reçu des ordres que de Grasse ne peut plus leur transmettre dans la fumée de la bataille, se retirent.

 

Seul, Suffren

Un seul amiral français sentit l'avantage que l'on pouvait tirer d'une méthode de combat autre que la ligne de file : ce fut Suffren.

Le bailli de Suffren, au cours de multiples engagements, s'était formé tout seul, et, par l'expérience et la réflexion, était arrivé à se faire une opinion contrastant avec les théories de l'époque : le principal objectif devait être la destruction des forces ennemies. Il fallait donc une bataille d'écrasement. Dans ce but, il voulait concentrer le plus de feu possible sur un point de la ligne adverse, le reste de cette ligne étant maintenu hors d'état de secourir les navires attaqués.

Au cours de ses admirables campagnes de 1782-1783 aux Indes, il appliqua ses procédés de combat, mais ses capitaines n'avaient pas compris le génie de Suffren et le secondèrent mal. Aussi la victoire décisive lui échappa-t-elle plusieurs fois (combats de Sadras, de Trincomale), bien qu'il eût, avant chaque engagement, communiqué son plan à ses subordonnés... et Suffren n'eut pas de successeur en la matière!


Aboukir

Au combat du 13 prairial (1 er juin 1794), la seule bataille ayant opposé des flottes nombreuses, avant Trafalgar, pendant les guerres de la Révolution (nous passons volontairement sous silence la bataille d'Aboukir où la flotte française resta mouillée), nous voyons l'amiral Villaret-de-Joyeuse, avec vingt-six vaisseaux affronter les vingt-huit de l'amiral Howe.

Les Français ont-ils su profiter de l'expérience des années précédentes ? Nullement ! Au début du combat, les deux flottes sont paral­lèles, aux mêmes amures, au plus près, les Anglais au vent. Puis la ligne britannique éclate en quatre colonnes qui viennent, brusquement, vent arrière, couper notre ligne. A bord des Français, tout était prêt pour recevoir l'ennemi par bâbord. D'où une confusion terrible quand certains vaisseaux passèrent à tribord, dont les batteries n'étaient pas armées. Bref, un beau massacre qui nous coûta cher!

On ne peut pas dire que cette nouvelle tactique des Anglais était le fait des jeunes amiraux, les anciens restant fidèles aux errements de leurs jeunes années, car l'amiral Howe dirigea « sa » bataille affalé dans un fauteuil sur la dunette de la Princesse-Charlotte, perclus de rhumatismes et courbé sous ses soixante-huit années d'âge et cinquante-cinq de service à la mer.

Villaret-de-Joyeuse, qui n'avait pas quarante-quatre ans, aurait dû être plus apte à bénéficier des leçons de la guerre d'Amérique! Mais il aurait été bien en peine pour former ses capitaines à une nouvelle forme de combat : le « Grand Corps » avait été complètement démantelé par l'émigration et l'épuration, et les vaisseaux, en majorité, étaient commandés par des officiers au commerce n'ayant jamais navigué dans une formation serrée. Les amiraux eux-mêmes n'avaient pas d'expérience : Villaret-de-Joyeuse en tête, ils étaient encore lieutenants de vaisseau trois ans auparavant !

Un amiral sur une frégate Des modifications, certes, avaient été apportées à la Tactique de 1765. Parmi celles-ci, nous notons en particulier l'autorisation donnée aux officiers généraux d'exercer leur commandement à partir d'une frégate. Le vaisseau portant l'amiral ne devant pas quitter la ligne, l'amiral pouvait se porter où il jugeait sa présence la plus utile sans créer un vide dans la ligne de bataille, le crime impar­donnable par excellence. Une telle autorisation était valable principa­lement pour le combat, mais, lors de la malheureuse expédition d'Irlande en 1796-1797, l'amiral Morard de Galle, commandant en chef, hissa sa marque sur la fré­gate Fraternité dès l'appareillage de Brest. De la même façon, l'amiral Collingwood, à Trafalgar, forcé de quitter son vaisseau désemparé, pouvant transporter sa marque sur n'importe quel vais­seau de son escadre, préférera pas­ser sur une frégate.

Revue, complétée, corrigée, la Tactique de 1765 devint la Tacti­que navale de l'an IX.


La tactique navale de l'an IX

Cette nouvelle tactique diffère-t-elle profondément de la précédente ? Nous ne le pensons pas. En l'an IX (1801-1802), il continue à n'être prévu qu'une seule formation pour se présenter au combat, la ligne de file, dont il importe de maintenir la parfaite ordonnance, et qui, si elle constitue un bon dispositif défensif, n'est nullement offensive.

Le document comporte en tête dix pages d'instructions diverses relatives aux deux ordres de marche et de bataille.

L'ordre de marche ne prévoit que la formation sur trois colonnes, celle du centre, dans laquelle se trouve le commandant en chef, étant la base de la formation, par rapport à laquelle se placent les colonnes de droite et de gauche, les têtes des trois colonnes devant se maintenir sur une même perpendiculaire à la route de l'ensemble de l'armée. Les autres bâtiments doivent se maintenir exactement « dans les eaux » du matelot d'avant, à une distance, fixée par l'amiral, qui n'est jamais supérieure à une encablure et demie.

Vu la diversité des qualités nautiques des vaisseaux, lorsque l'amiral signale la voilure qu'il adopte, c'est à chaque commandant qu'il appartient de régler la sienne pour avoir la même marche que le commandant en chef. Ce choix doit être rapide pour éviter aux uns de se couvrir de voiles pour rattraper un retard, aux autres de sortir de la ligne, pour devoir y rentrer par une manœuvre parfois délicate, en cas de marche trop forte.

On passe de l'ordre de marche à l'ordre de bataille « pour mettre tous les vaisseaux en position de combattre à la fois et de se soutenir réciproquement ». La manœuvre à exécuter par chacun est décrite dans le libellé du signal correspondant et dans la Tactique suivant la direction du vent et les positions initiale et finale.

Si un vaisseau voit son matelot d'avant quitter son poste et s'éloigner du feu, il ne doit pas le suivre et doit au contraire s'efforcer de combler le créneau ainsi ouvert pour que l'ennemi n'en profite pas pour traverser la ligne. Le vaisseau précédant celui qui quitte son poste peut aider à combler le vide créé en se laissant légèrement culer (manœuvre qui nous semble bien dangereuse pour les deux vaisseaux et risque de se terminer par un abordage!).

Les quelques directives suivantes laissent une certaine initiative aux commandants de bâtiments : à la fin d'un engagement, si l'amiral n'a pas ordonné quelque mouvement, les vaisseaux ayant le moins souffert doivent diriger leurs efforts sur les vaisseaux ennemis encore en état de prendre la fuite ou de se rallier pour prononcer un retour offensif. Ils doivent également porter secours à ceux qui ne peuvent plus manœuvrer, soit pour les protéger contre de nouvelles attaques, soit pour les sortir du champ de bataille, mais ces missions d'assistance sont de deuxième urgence par rapport à la poursuite de l'ennemi.


Nul ne peut se dispenser de combattre

Le langage grandiloquent de l'époque se retrouve dans les quelques lignes suivantes : « Sauf impossibilité de rester au feu, aucun commandant ne peut, sans se couvrir d'opprobre et encourir la peine de mort, se dispenser de combattre tant que l'amiral n'a pas ordonné de cesser le feu. Les commandants tombés aux mains de l'ennemi savent qu'ils n'y seraient pas restés si des vaisseaux de leur ligne, encore capables de combattre, avaient tenté de les dégager en attirant sur eux une partie des forces ennemies au lieu de se retirer prématurément. »

Puis le document consacre quelques pages à des réflexions au sujet de l'exécution des mouvements « tout-à-la-fois », citant quelques erreurs à ne pas commettre parce que causes possibles d'avaries, et rappelant que tout mouvement risque, en cas de mauvaise exécution de la part d'un ou plusieurs bâtiments, de jeter le désordre dans la ligne, soit qu'elle s'étire trop et laisse des créneaux, soit qu'elle se resserre trop et force certains à en sortir, donc, peut-être, à tomber sous le vent sans pouvoir remonter.

Mais les évolutions par des mou­vements successifs, ou « par la contre-marche », ne sont l'objet d'aucune recommandation particulière, silence qui nous étonne car le risque nous semble tout aussi grand de sortir de la ligne si ce mouvement n'est pas exécuté par chacun au point précis où le chef de file a exécuté le sien.

Suit l'énoncé de certains règlements, relatifs en plus grand nombre au service général qu'au combat, qui n'est guère évoqué qu'au sujet des frégates : celles-ci, en vue de l'ennemi, doivent avoir constamment leurs grelins disposés pour passer la remorque à tel bâtiment désigné (ce qui semble limiter les initiatives des commandants de frégates, qui doivent attendre cet ordre).

Les cent quatre-vingt-douze pages suivantes énoncent, avec diverses explications pour chacun, tous les signaux et leur procédure d'emploi (répétition, etc.).


Évolutions et signaux

Enfin les vingt-huit dernières pages constituent la tactique navale proprement dite. Nous y trouvons la description de diverses évolutions, et, en particulier, de la manoeuvre, ordonnée par le signal numéro deux cent quarante-quatre, baptisée : « Traverser ou couper la ligne ennemie » (enfin une manœuvre offensive!). Mais les considérations qui l'accompagnent ne doivent pas inciter les amiraux à l'exécuter...: « C'est une manœuvre très délicate et hardie, qui ne peut être entreprise que par un général consommé dans le métier, et qui a sous ses ordres une armée très exercée et leste dans ses mouvements. Le général doit avoir un coup d'œil juste et exercé pour saisir les à-propos, prévoir les suites de telles manœuvres et être toujours plein de son objet pour parer à tous événements. »

Les signaux de jour sont faits au moyen de vingt pavillons, n'utilisant que quatre couleurs, de quatre guidons et de six flammes, dont les dimensions doivent permettre de les voir de loin : les pavillons ont six mètres de guindant sur quatre de battant, les guidons neuf mètres sur trois et les flammes deux mètres sur quatorze. Mais le moindre mauvais temps, la fumée du combat, rendent rapidement ces signaux invisibles, et ils doi­vent être répétés tout le long de la ligne par des frégates, dites « répétitrices ». Si, en effet, nous supposons une ligne de vingt-cinq vais­seaux de soixante-quatorze se tenant à une encablure l'un de l'autre, on arrive à une longueur totale de six mille mètres environ, c'est-à-dire que l'amiral, supposé au milieu, se trouve à trois mille mètres du serre-file et du vaisseau de tête, la visibilité pouvant tomber à quelques mètres dans la fumée.

Les signaux de nuit se font par des fanaux, des fusées et des coups de canon (audibles à six milles par temps calme).

Enfin les signaux de brume se font au canon.


Le service de l'artillerie

Sauf dans le cas du combat à l'abordage, l'artillerie est l'arme par excellence du vaisseau. Il nous semble intéressant de parler de son utilisation à l'occasion de cette étude sur la tactique.

Prenons pour exemple le Bucentaure, le vaisseau monté par l'amiral Villeneuve à Trafalgar. C'était un « deux ponts » portant trente canons de 36 dans sa batterie basse, trente-deux de 24 dans sa batterie haute, et dix-huit de 12 sur les ponts et gaillards (les calibres ci-dessus désignent le poids du boulet en livres).

On ne pouvait armer que la moitié de l'artillerie à la fois, « une bordée ». Comme l'armement d'un canon de 36 nécessitait quinze hommes, celui d'un canon de 24 treize hommes et celui d'un canon de 12 neuf hommes, nous voyons que l'armement d'une bordée d'artillerie nécessitait six cent soixante-seize hommes, soit près de quatre-vingt pour cent de l'équi­page total (huit cent cinquante-six hommes). Encore faut-il ajouter aux armements ci-dessus le personnel assurant le transport des poudres et des boulets de la sainte-Barbe aux canons. Chaque gradé canonnier assurait la surveillance de trois ou quatre pièces voisines, et l'ensemble de la batterie était commandé par un officier.

La manœuvre d'une pièce était une opération compliquée : en la supposant immobilisée et arrimée à son « poste de mer », le chef de pièce devait dotiner treize commandements successifs, entraînant chacun une opération bien déterminée, avant le départ du premier boulet, tandis que, pour les boulets suivants, dix commandements suffisaient.

Quelle était la cadence de tir ? En 1806, un officier anglais prisonnier à bord du vaisseau le Marengo au moment du combat au cours duquel il dut amener, ne cacha pas son admiration pour les canonniers français, qui tiraient à la cadence de deux coups en cinq minutes.

Comment s'effectuait le pointage ? Le chef de pièce l'assurait en personne. En direction d'abord, il amenait la ligne de mire, déterminée par les parties supérieures du renfort de culasse et du bourrelet de bouche, dans la direction du point à viser choisi, et faisait immobiliser la pièce latéralement dans cette position. Pour le pointage en hauteur, il devait apprécier la distance du but. Trois cas pouvaient se présenter (1) :
Distance appréciée : deux cents toises (2) (distance dite « du but en blanc ») : le chef de pièce faisait immobiliser la pièce dans une position déterminée par un repère prévu à la construction, et le feu était mis au moment où le pont était horizontal, « moment que le chef de pièce apprécie avec précision par le simple contact de son pied nu avec le pont ».

Distance supérieure à deux cents toises : il fallait élever le canon en utilisant des cales graduées en fonction de la distance, immobiliser la pièce dans cette position, puis opérer comme ci-dessus.

Distance inférieure à deux cents toises : il fallait au contraire abaisser le canon par le même procédé que plus haut.

Mais ces opérations ne tenaient pas compte d'une gîte permanente due fréquemment au vent. Un axiomètre placé dans la batterie indiquait la valeur de cette gîte. Des cales supplémentaires, graduées, permettaient d'augmenter ou diminuer l'inclinaison de la pièce de cette valeur. Il n'était pas tenu compte des mouvements plus ou moins désordonnés dus à la mer.
Le combat des canonniers
De divers documents du début du XIXe siècle, nous tirons quelques remarques relatives au combat.
Combat à distance :
Il est illusoire d'ouvrir le feu à une distance dépassant huit cents toises, car « la force du boulet est alors fort diminuée, et il est peu capable de produire ces grands effets qui épouvantent l'ennemi ». De plus, il est admis qu'à une aussi grande distance le meilleur chef de pièce ne pourra pas placer au but plus de un boulet sur vingt au maximum, en sorte qu'il y a alors un important gaspillage de munitions.

A six cents toises, il est recommandé encore « de ne pas tirer vivement », ce qui signifie qu'il faut soigner particulièrement le pointage et le rectifier si nécessaire. Mais les coups restent « incertains et peu meurtriers ».
Le tir devient efficace à trois cents toises, d'une part parce que la distance est faible, d'autre part parce que les coups « courts » ricochent sur la mer et vont cependant au but après une sorte de deuxième trajectoire.
Le tir peut prendre trois formes :

Tir « à démâter » : les avaries les plus graves dans la mâture sont relatives aux bas-mâts. Aussi, pour un tel tir, est-il recommandé de viser un peu en-dessous des hunes. On saccage ainsi, en même temps que le bas-mât, les points de fixation des mâts de hune.

Tir « à couler bas » : Un tel tir a pour objectif de créer des voies d'eau en transperçant la coque à la flottaison. En fait, c'est un problème difficile car les coups tombant « court » ricochent et frappent l'ennemi, après ricochet, bien au-dessus de la flottaison. On ne peut guère espérer que trouer, par des coups directs, la partie de la coque située juste au-dessus de la flottaison. Si l'ennemi est soumis au roulis, il embarque de l'eau à chaque oscillation du navire, donc insuffisamment pour s'alourdir au point de couler. C'est ce qui explique que, même dans les engagements les plus meurtriers, il y a peu de vaisseaux envoyés par le fond (sauf cas d'explosion des magasins à poudre).

Tir «à l'horizon » ou « en plein bois » : Son but est de désagréger la coque en n'importe quel point. En atteignant le bordé ennemi en des points très rapprochés, on peut créer dans celui-ci une ouverture béante pouvant relier deux ou plusieurs sabords voisins. Les chefs de pièce s'efforcent également de placer des boulets dans un sabord, ce qui démonte le canon placé derrière celui-ci, et, souvent, en tue l'armement.
Les Français pratiquaient surtout le tir « à démâter », les Anglais le tir « en plein bois ».

 

Le vent, allié ou ennemi

Le combat, suivant que l'on est au vent ou sous le vent, présente des avantages et des inconvénients que le commandant devra peser si sa position ne lui est pas imposée par d'autres circonstances.

Combat au vent : Il est alors plus aisé de passer à l'abordage quand le moment devient favorable.

Si le vent est frais, la flottaison est moins exposée aux boulets et, dans les batteries aussi bien que sur la dunette, on est moins incommodé par la fumée. Mais, si le combat devient défavorable, il n'est pas facile de s'en éloigner.

On est plus exposé sur les gaillards à cause de la bande prise par le bâtiment, et, si l'on démâte, les voiles, en tombant sous le vent, masquent les batteries.

Enfin, on se sert difficilement de la batterie basse pour peu que le vent soit frais, et le service des canons est lent parce que, après recul, ils retournent au sabord.

Combat sous le vent : On peut plus facilement faire retraite, mais on est davantage incommodé par la fumée, qui vous dérobe l'ennemi, et plus exposé aux flam­mèches incandescentes retombant à bord. La flottaison, plus élevée au-dessus de l'eau, est plus exposée aux boulets, et, si le vent est frais, on peut difficilement pointer « en plein bois » ou « à couler bas » à cause de la bande.

 

Combat à l'abordage

C'est une forme de combat convenant à l'impétuosité du marin français.

Lorsque, par un feu nourri d'artillerie et de mousqueterie, on a fait évacuer les gaillards de l'ennemi, on ne devra pas hésiter à manœuvrer pour aborder. Le succès de cette manœuvre dépendra toujours du bon jugement, du sang-froid et de l'habileté du commandant. Pour avoir prompte­ment l'équipage sur le pont, les panneaux devront être disposés pour le passage des hommes. On y placera des échelles en corde en arrière de celles en bois pour remplacer celles-ci si elles étaient emportées par les boulets. Ces échelles seront ployées et relevées en-dessous des ponts et devront pouvoir être facilement mises en place lorsqu'on voudra en faire usage.
Les diverses positions à prendre pour aborder sont, dans l'ordre de préférence, les suivantes :

  • La joue, au vent ou sous le vent, en plaçant le beaupré de l'abordé dans les haubans de misaine de l'abordeur;
  • La hanche, mais cette position est plus meurtrière, l'arrière étant plus garni d'artillerie que l'avant. L'artillerie de l'abordeur, d'autre part, ne peut soutenir l'assaut, n'étant pas battante;
  • De long en long, mais cette position est difficile par suite du rentré des bordés, qui rend très incommode le passage d'un navire à l'autre. D'autre part, l'abordeur est exposé à toute l'artillerie de l'abordé; la réciproque, certes, est aussi vraie, mais les batteries de l'abordeur sont dégarnies, leur personnel fournissant les équipes d' assaut.

Raymond PEZAN

 

(1) Un premier dispositif, ancêtre de nos actuels appareils de hausse, est apparu pour la première fois, sur des bâtiments américains, en 1812. Dans la marine française, cet appareil est cité comme une nouveauté en essai dans un ouvrage de 1836.
(2) La toise vaut, en mètres : 1,949 m.

 

 

 

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