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La Méditerranée a perdu de son prestige. Elle évoque aujourd'hui les images terribles de réfugiés et de migrants en perdition sur des embarcations de fortune. Leur destin tra­gique nous rappelle chaque jour que la mer est un lieu hérissé de frontières invisibles. L'an dernier, tandis que l'« Aquarius» cherchait en vain un port d'accueil, les ministres européens évoquaient doctement les subtilités du droit maritime international pour se refiler sans vergogne la responsabilité des naufragés.

L'affrontement entre l'intérêt des États et les droits de l'homme a une longue histoire, qui plonge ses racines au XVIIe siècle. Au moment où le vocabulaire de la souveraineté s'imposait comme le langage politique commun en Europe, la question maritime se posait avec une actualité neuve. A qui appartient la mer ? Juristes, géographes et diplomates s'affrontèrent Le juriste hollandais Grotius, premier grand théoricien du « droit des gens », défendit avec force le principe de liberté des mers. Pour beaucoup d'historiens, c'est le point de départ d'une opposition tranchée entre le droit terrestre, qui partage la terre ferme en États souverains, et le droit maritime. La mer, parce qu'elle ne peut être véritablement occupée, se prête mal à l'appropriation souveraine. Elle doit être ouverte à la libre circulation des hommes et des marchandises.

Dans un livre novateur (1), Guillaume Calafat détruit méthodiquement cette vision irénique. Il commence par replacer la Méditerranée au cœur de l'analyse. On estime trop souvent qu'elle n'a joué qu'un rôle subalterne dans ces grands débats de l'époque moderne. L'expansion européenne aurait déplacé les enjeux vers l'Atlantique et l'océan Indien, où s'affrontaient les empires coloniaux européens. En réalité, la Méditerranée est restée un lieu d'expérimentations juridiques, commerciales et diplomatiques, tout au long du XVIIe siècle. Les grandes cités italiennes, Venise et Gênes, alors déclinantes, se heurtaient aux intérêts des nouvelles puissances maritimes, comme la France et l'Angleterre, tandis que l'emprise de l'Empire ottoman se faisait sentir sur la Méditerranée orientale, surtout après l'occupation de Chypre et de la Crète. A l'ouest, la présence de nombreux corsaires musulmans et chrétiens obligeait les États européens à assurer une véritable police des mers.

Dans ce contexte, la question centrale était celle de la « juridiction »: qui a l'autorité pour dire le droit, pour imposer les règles qui s'exercent, qu'il s'agisse des droits de douane, des zones de pêche, de la prise des bâtiments ou du sort des prisonniers ? Guillaume Calafat débrouille patiemment cette histoire complexe. La grande « bataille des livres », qui a opposé les juristes pendant plus d'un siècle, n'était pas une simple querelle théorique ; elle avait des conséquences concrètes, qui se faisaient sentir sur le pont des navires et dans les bureaux des douanes. La délimitation des mers territoriales dépendait de la capacité à contrôler et à défendre militairement une bande de mer depuis les côtes : elle était souvent définie par la portée des canons. La flotte turque n'hésitait pas à arraisonner des navires anglais et à les détruire pour avoir refusé d'affaler les voiles.

Les questions fiscales étaient primordiales, comme toujours lorsqu'il s'agit de souveraineté. Français et Génois bataillaient inlassablement contre le duc de Savoie qui, contrôlant Nice et Villefranche, prétendait imposer des droits de péage à tous les bateaux croisant au large de ses côtes. Les Toscans, pour leur part, développèrent le port franc de Livourne, qui servait d'entrepôt aux commerçants des différentes nations. Cette politique n'était pas contradictoire avec l'affirmation d'une juridiction territoriale : elle était au cœur des stratégies commerciales qui aiguisaient la rivalité entre puissances.
Habilement, chaque chapitre s'ouvre par l'étude d'une image : une carte, un dessin, une gravure. Si la Méditerranée est un laboratoire juridique, qui « met l'épreuve la territorialisation de la souveraineté », elle est aussi un lieu physique, une mer sillonnée par les galères et les brigantins, arpentée par les barques légères habiles au cabotage. Cette enquête savante, fruit d'une longue plongée dans les archives, est aussi une invitation au voyage.

 

(1) Une mer jalousée. Contribution à l'histoire de la souveraineté (Méditerranée, XVII siècle)', par Guillaume Calafat, éditions du Seuil.

 

 

 

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